Rivalité discographique

Dans les coulisses du festival : une petite guerre discographique

 

L'année 1951 n'est pas seulement marquée par la réouverture du festival de Bayreuth, dans l'histoire de l'enregistrement sonore elle marque les débuts véritables du microsillon longue durée en Europe. À cette époque deux firmues britannique se partagent le marché des enregistrements d'Opéra : la Columbia anglaise du groupe EMI et Decca. La première firme, la plus ancienne, est animée par un directeur artistique du génie mais techniquement très conservateur, Walter Legge, mari de la cantatrice Élisabeth Schawarzkopf. La seconde est encadrée par une équipe jeune et innovante, autour du producteur John Culshaw.

Dès qu'il apprit la relance de festival, Legge est arrivé à Bayreuth avec son équipe technique et un matériel déjà utilisé par les Allemands pendant la seconde guerre mondiale. Culshaw, au contraire, disposait  de magnétophones et de micros ultramodernes. La plupart des artistes étaient liés par contrat à EMI et le projet essentiel de Legge était d'enregistrer les Maîtres Chanteurs de Nuremberg sous la direction de Karajan. Les responsables de Decca avaient l'ambition de graver Parsifal sous la direction de Knappertsbusch. Legge ne tarda pas à s'apercevoir que les équipes concurrentes réalisaient des prises de son plus soignées, l'ingénieur de Decca ayant disposé ses micros de façon particulièrement judicieuse. À cette époque, EMI n'avait pas encore fait le choix du microsillon et Legge, qui suivait de près la carrière de Karajan, hésitait à graver l'intégrale de la Tétralogie. Finalement, il se résolut à faire certains essais assez peu concluants et, seul, le Troisième acte de la Walkyrie, finit par être commercialisé. Pendant ce temps et de façon quasi clandestine pour des raisons de contrat d'exclusivité, Culshaw et ses ingénieurs gravaient la Tétralogie rivale dirigée par Knappertsbusch dans des conditions techniques excellentes. Mais, pour des raisons de droit, ces bandes sont restées très longtemps inédites et ce n'est qu'en 1999 que Le Crépuscule des Dieux a pu être édité.

Finalement, ce festival de 1951 nous a procuré une Neuvième Symphonie historique dirigée par Furtwängler mais éditée seulement en 1955 (EMI) ; le premier grand Parsifal de l'histoire du disque réalisé sous forme de quatre microsillons ; enfin, des Maîtres Chanteurs de qualité mais dont le succès commercial fut compromis par le choix du support initial : soixante-seize faces de disques 78 tours, la plus lourde compilation jamais sortie sous cette forme.