Accentus : Vivaldi et Haendel

Accentus

Comme une cathédrale polyphonique

 

Entre la version du Gloria de Vivaldi par Trevor Pinnock et son English Concert  desquels on raffolait furieusement il y a un quart de siècle, et l’interprétation, aujourd’hui, de l’Ensemble Accentus qui investissait L’Arsenal, il y a tout un monde qui nous fait mesurer la rapide évolution conceptuelle du baroque. Bercés alors par la légèreté des effectifs, par le clavecin-conducteur et la dévotion méditative rythmant le pouls des émotions, on est autrement secoué par ces pulsions vivaldiennes et plus encore, par l’impétueux Dixit Dominus de Haendel qui lui faisait suite.

Laurence Equilbey, plusieurs fois applaudie en ce Palais Bofill, tenait les rennes, fermement mais sans éclat, de son chœur à 27 et de son Café Zimmermann à 19, fonctionnant tous deux sur la même longueur d’ondes et avec ce même tonus décoiffant. Pourtant, le Vivaldi est plus un hymne de louanges et un chant d’adoration, qui prend, ici, le parti de la dévotion exprimée avec impartialité et exaltation. On est aussitôt frappé par cette concordance interprétative entre le chœur et l’orchestre, le geste sonore des uns fusionnant avec celui des autres. Au chœur ténors et basses à l’airain assez rugueux dans les forte et à la projection drue, répondent les archets implacables et très à la corde, dégageant tous deux cette conviction inébranlable d’une ascension glorieuse.

Dès l’introduction au tempo accéléré et quasi-athlétique, l’Et in terra pax dégage les couleurs sereines des sopranos et des altos, aux croisements ondulatoires très affinés dans leurs nuances. D’où contrastes. Ils seront permanents. Comme au Gratias agimus tibi où le chœur vertical des hommes est carré et sans bavures. Par contre, les deux sopranes solo étaient d’une retenue ne collant pas toujours avec leur entourage vocalo-orchestral. Puis, la stupéfiante série d’anacrouses des violons au « Propter magnam » , annonçait, au « Domine Deus »  le solo du contre-ténor dont le timbre n’était pas aussi coloré et soyeux qu’il le sera par la suite, notamment au Virgam Virtutis haendélien.

UN DIXIT DOMINUS  A L’EXPRESSION TRANCHEE

Certes, l’articulation des chanteurs fut parfaitement sculptée, mais la phonétique n’avait plus rien  de la latinité du texte. C’est le seul regret que l’on puisse exprimer. A couper le souffle, le Dixit Dominus accentuait plus encore, les arêtes vocales d’Accentus, à l’expression tranchée, à la carrure inflexible, le texte haché du Psaume 110 étant mis en exergue comme rarement on peut l’entendre. Lorsqu’on arrive au dominare in medio inimicorum où l’ Eternel domine au milieu de ses ennemis, on perçoit  ce réalisme, cette réactivité exaspérée et une manière de grondement dans la vivacité insolente. Au rebours, le Juravit dominus, succédant à l’implorant Tecum, a ce côté déchirant Si les oppositions sont flagrantes, les deux sopranes intervenant à nouveau, dégagent un  pacifisme assez prenant dans leur luminosité et leur mysticisme, qui s’achève sur un pianissimo confinant au silence. On soulignera enfin ce surprenant Dominus a dextris tuis, ainsi que la fugue finale du Gloria Patri où le public est emporté par  cette vague architecturale des chœurs  superbement ajustés et que l’on peut comparer à une sorte de cathédrale polyphonique où les voix se rejoignent en de sidérantes clés de voûte sonores.

 

 Georges MASSON