La Passion selon Saint-Jean

Passion selon Saint Jean : une vision sidérante


On ne compte plus, depuis un demi-siècle, les versions revues, corrigées et réinterprétées des Passions de Bach, dont celle selon Saint-Jean est la plus exposée à la loupe des spécialistes du baroque, et que le Cantor de Leipzig lui-même avait repatinée quatre fois ! Ne parlons pas des visions spectaculaires et hyperspiritualisées comme on en fut nourri jadis à la cathédrale de Metz. Dirigées par les grands maîtres de la sensibilité lyrico-orante à laquelle adhérait une foule émue, elles sont pratiquement rayées des cadres interprétatifs. Puis on est passé aux chimistrages à la spartiate ; on creusa ensuite le caractère général de l’œuvre en l’orientant plus vers les fondamentaux spirituels dont on mettait en exergue le caractère sacré de la musique Harnoncourt et même Herreweghe ont revu leurs positions, pacifiant leurs élans dramatiques, limant les récitatifs un peu trop insolents. Bref chacun a défendu sa théorie, à cheval sur la rigueur de lecture, minutieuse, et les rebonds d’écriture des ascètes de la sacro-sainte corde à boyaux même grinçante ; on se gargarisait des surarticulations de la note et on dénonçait le péché mortel du vibrato. Et tous se réclamèrent d’une authenticité incontournable. et pourtant chaque fois convaincante. En fait, il n’y a jamais eu de vérité absolue.

UN CHANGEMENT DRASTIQUE DE CIBLAGE

Pour la énième fois, on tournait la page. Une découverte ? Oui. La restitution non dogmatique du Nederlands Kamerkoor, associé au Concert Lorrain et leurs sept solistes vocaux, sous la direction de Christophe Prégardien fut pour le moins stupéfiante. On peut parler d’une revisitation austère, implacable, rigoriste, assez proche de la gravité luthérienne du propos mais traité avec la froideur de la raison qui interpelle. La version contient cet aspect réflexif qui s’imprime dans l’esprit plus qu’il ne touche le cœur. Or, cette revisitation marmoréenne est d’une rigueur absolue, d’une précision d’horloge, d’une finition qui vous laisse pantois. Le corpus vibratoire des voix d’hommes relève du métal froid, bien que l’ensemble (à 20) réponde à un sens de la projection fuguée et des « turbae » (mouvements de foule) absolument prodigieux. La démarche générale est avant tout focalisée sur le texte évangélique traduit au travers d’une prosodie engagée. On veut donner tout son sens à la mise en relief de l’interrogatoire entre Pilate, le Juif, l’Evangéliste, ce dernier faisant le lien dans cette joute oratoire et les interpellations, mais qui s’emporte dans les réalistes commentaires comme s’il jouait les procureurs du procès de Jésus. iIl y a en tout cas, comme une volonté de brosser une situation politique plus qu’un tableau sulpicien. Prégardien, qui devra assouplir un peu sa gestique, installe entre les récitatifs suivis des chorals, des espaces de silences qui prolongent l’action décrite et l’enveloppent dans une atmosphère d’une nébulosité particulière et que soulignent les phases instrumentales qui se dissolvent dans les pianissimos. Un climat étrange mais prenant. L’Evangéliste, l’Anglais James Gilchrist (qui fut Setptimus de l’oratorio Theodora donné à L’Arsenal huit jours auparavant), est très engagé dans cette espèce de combat judiciaire tout autant que dans les compassionnels moments de la mort du Christ, le ténor lançant ses récitatifs comme une flèche acérée ; il s’agitait fougueusement jouant plus les avocats que les commentateurs. Mais vocalement parfait. On a connu Andreas Scholl plus présent et plus ouvert dans les nuances de son contre-ténor, tandis que Yorck-Felix Speer fut une basse peu audible dans son rôle du Christ. On a pu trouver Dietrich Henschel, basse, légèrement en retrait dans son rôle de Pilate la soprano Ruth Ziesak plus dans l’expression profane que sacrée. En résumé, un changement drastique dans le ciblage de cette Passion et qui ne peut en aucun cas laisser indifférent, faisant réagir le public très positivement.


Georges MASSON.