J. Anderson : standing ovation

Standing ovation à la chaste déesse



Fait assez exceptionnel, une Standing ovation a salué June Anderson à l’issue de son « bis », au concert donné dans le cadre de la série « Les Grands Interprètes » de L’Arsenal. Un miracle ?...Ce fut une lente progression qui conduisit la diva vers l’insoutenable fatum exprimé de son air final « Col sorriso d’innocenza » du melodramma romantique de Bellini, Il Pirata. Son vocal champ de fleurs n’aura au début que l’aspect de pétales non encore épanouies, l’inflorescence se poursuivant au travers des courbes argentées de sa voix dans cet air de Rossini « Sombre forêt » de Guillaume Tell. Puis ce n’est qu’au fameux « Air des bijoux » de Faust qu’elle prendra tout son éclat. On goûtait alors aux coloratures de ce soprano lyrique léger, peut-être moins ambitieuses qu’elles le furent. Mais c’est incontestablement au fil de la seconde partie que l’on mesura mieux l’ambitus de cet organe, à l’aune de ces trois extraits majeurs du répertoire tout orienté vers le drame et vers la tragédie. On put mieux analyser le sens profond de sa musicalité irréprochable et de ses courbes ascendantes et soyeuses, s’épanouissant naturellement en volutes construites et affinées.

C’EST À LA FIN QU’ELLE TOUCHE AU SUBLIME

D’abord, dans sa Desdémone d’Otello de Rossini, elle bâtit sa romance qui n’en est plus une, tout en limpidité inquiète. Elle va glisser vers ce dolorisme qu’elle intériorise, sur une palette qu’elle colore avec cet art qu’elle entretient scrupuleusement. Une Desdémone affligée avant de plonger aux abysses d’une folie contenue, qu’elle ne fait pas éclater, comme si le brasier se consumait en elle. Ensuite, dans Norma, sa « Casta Diva », -sa Chaste Déesse-, est à la fois lunaire, sans gravité ni lourdeur, et elle la conduit dans leur tempo idéal avec une égale limpidité. Bien sûr, les chœurs, en fond de tableau, sont à imaginer, encore que sans eux, cette sereine imploration met plus à nu ses longs légatos admirablement nuancés. Le summum de la soirée fut, de toute évidence, la Cavatine et la Cabalette qui clôt le melodramma romantique de Bellini, Il Pirata. Elle en traduit le vécu d’une situation tragique, elle explose sa douleur mais sans emphase ni le côté spectaculaire que l’on rencontre ailleurs. C’est davantage un bouleversement de tout l’être, qui va tourner à la déréliction, avant de sombrer dans l’égarement qu’elle ne caricature pas mais qu’elle contient par le biais d’une sorte de prostration. Et c’est là qu’elle touche au sublime. Elle n’a rien perdu de sa technique vocale à laquelle elle rajoute un supplément d’âme qu’elle exaltait déjà en scène mais qu’elle intériorise au concert. À cette commotion qui la touche en plein cœur, le public ne réagira qu’après son « bis », « Il faut partir » de La Fille du Régiment de Donizetti. L’assistance, debout, lui envoie ses bravos crépitant dans la salle. L’O.N.L. et Jacques Mercier ont collé à merveille à la cantatrice qu’ils portèrent au triomphe, la partie symphonique intercalée entre chaque extrait, étant menée d’une façon on ne peut plus remarquable et plus particulièrement les deux Ouvertures, de Guillaume Tell et du Corsaire de Berlioz, intelligemment jouées, équilibrant la puissance d’orchestre sans la forcer, et le chant d’une reine qu’elle est toujours. Un concert qui, lui aussi, fera date.

Georges MASSON