Theodora de Haendel

Theodora eut mérité sa mise en espace


L’histoire de Théodora, cette chaste chrétienne contrainte à célébrer le culte de Jupiter et de l’Empereur Dioclétien, puis, livrée par son refus à la sauvagerie luxurieuse des soldats romains est, en elle-même, bouleversante. Et la restitution musicale de cet oratorio en trois parties de Haendel, par Hervé Niquet, avec son Concert Spirituel et ses chœurs, bien qu’ayant été positionnée dans sa perspective tragique, n’a pas arraché les larmes. Pourtant, malgré les nombreuses révisions qui ont été opérées sur la partition originelle, couverte en plus de trois heures d’horloge, celle-ci a été ramenée à exactement deux heures neuf (en minutage de musique pure), compte tenu de la suppression de quelques da capo et récitatifs, ce qui aurait dû susciter d’autres élans d’émotion alors que l’action semblait statique. Il est vrai que la configuration des récits, des airs et des parties chorales, font apparaître des schémas identiques. On ne dira pas que l’ennui naquit de l’uniformité, mais qu’une certaine uniformité formelle ne pouvait guère conduire vers des pics dramatiques. Et là, on en vient à dire que l’ouvrage, malgré ses constructions tautologiques, eut gagné en force s’il eût été mis en espace à défaut de l’être en scène. On attendait en tout cas, une meilleure posture dramatique des personnages qui, sans être calquée sur le geste théâtral, eût convaincu davantage par une meilleure mise en situation que celle des cinq solistes allant de leurs chaises vers leurs pupitres de lecture.

DE LA BONNE DISTRIBUTION DES SOLISTES

Ce qui releva le spectacle, outre l’excellence et la précision d’exécution de l’orchestre baroque, ce fut la parfaite tenue de l’ensemble vocal qui assura les chœurs des païens, plus sauvages et plus rudes, et les chœurs des chrétiens, plus en phase avec une religiosité toute oratorienne, au cours de leurs neuf interventions, faisant alterner les airs et duos en eux-mêmes, c’est la qualité des solistes d’une distribution vocale bien typée et tenant la route. La prononciation fut moins typée que celle des chanteurs anglo-saxons, mais elle était correcte.

Hervé Niquet, qui ne déroge pas à sa ligne directrice mettant en relief les parties instrumentales et chorales, bien rôdées à ce type d’œuvres qui ont largement nourri, en plus de vingt ans, son répertoire, a ciblé les rôles en fonction des caractères très contrastés des protagonistes. Ainsi, Sandrine Piau, qui a très souvent chanté à L’Arsenal, joue sur la fragile pureté de son timbre de soprano, pour conduire le fil virginal des implorations d’une Theodora convaincante dès sa 3e scène de la première partie. Vécues et senties, ses plaintes et ses souffrances ne sont toutefois pas extraverties, et l’on peut regretter qu’elle n’ait pas, au final, exprimé l’effroi de se voir condamnée à la crucifixion, ni la sublimation en rejoignant dans la mort Didymus, le centurion converti au christianisme, qui s’était épris d’elle et qui fut capturé et jugé pour trahison. Son rôle était tenu par l’Américain Lawrence Zazzo, un contre-ténor  qui a un bel avenir devant lui : il s’exprime avec conviction, dirige son organe souple aux courbes irisées et fait passer son émotion. Son frère d’armes, le soldat romain Septimus, incarné par James Gilchrist, est tout en rapides vocalises, et possède un ténor robustement projeté. Le gouverneur Valens, (le Canadien Nathan Berg), décoche, lui, son baryton en se mettant, vocalement, dans la peau du dominateur intraitable. Puis, il y eut Irène, la compagne de Théodora, rôle tenu par l’Irlandaise Patricia Bardon, au mezzo riche en harmoniques et qui, toute éplorée, s’exprime avec noblesse. Ah ! si c’eût été scénographié !


Georges MASSON