Véronique Gens

Véronique Gens : une tragédienne lyrique « à la française »


Depuis la décennie où elle s’était fort bien coulée dans le répertoire baroque, puis s’était épanouie dans le sérail mozartien avant son extension  vocale vers le romantisme français, Véronique Gens a pris la dimension d’une tragédienne lyrique, portée l’autre soir à son acmé, dans cet air incommensurable appelant à « la paix dans la mort » à l’orée du Ve acte du Don Carlos de Verdi par lequel elle couronnait son récital dans le cadre de la Biennale« En Terre Romantique ». Elle sait recréer le climat des héroïnes solitaires, appréhender la réalité cruelle des personnages qu’elle incarne, réguler son articulation qui est un archétype de clarté, à l’heure où l’on ne cesse de constater les défauts de diction de certains de  nos chanteurs classiques. Dans son 3e volet des Tragédiennes, elle n’est jamais excessive et, si elle est spectaculaire à la scène elle est de sobre typologie au concert.


LE CRUEL DILEMME DES LYRICOMANES

Notre soprano dramatique avait, derrière elle, l’Ensemble Les Talents Lyriques qu’on a connu plus baroquisant mais qui, pour l’heure, est passé au format 45 afin d’être plus en phase avec le programme calé sur le classique « fin XVIIIe » et le mitan romantique du XIXe. Avec l’instrumentarium adéquat, Christophe Rousset jouait un peu les dompteurs de cordes et les dresseurs de cuivres, tant les pupitres ont été d’une réactivité criante pour ne pas dire agressive. Il est vrai que l’Ouverture de Stratonice de Méhul et celle des Danaïdes de Salieri l’y invite, et qu’avec le rival de Mozart, on baignait dans ce Sturm und Drang d’époque. La première partie fut ainsi plus offensive et conquérante par le choix des extraits proposés, de l’Ariodante du premier, à l’air d’Iphigénie de Glück. On soulignera d’emblée la réserve de puissance de la cantatrice dans ses montées aux aigus et leur projection en courbe colorée. Même agitation impérieuse dans le triomphant Gossec aux traits de métal, aux trépidations d’orchestre, aux trémulations d’archets. Une Médée toute de fureur, avant une Andromaque (Kreutzer), où l’énergie le dispute à la désespérance. La seconde partie sera moins agitée mais non moins émouvante, qui creusait plus profondément les cœurs et les âmes. Accablée par le sort, mais stoïque et sereine à la fois, Véronique Gens, après le touchant air de Fidès du Prophète de Meyerbeer, affronta la Didon de Berlioz, au dolorisme assumé d’une déchirure morale, et jusqu’à l’extatique attente du trépas. Les frissons du public montèrent à chaque puissant aigu qui n’est jamais un cri !

Dira-t-on le cruel dilemme des lyricophiles, tiraillés entre la diva de l’Arsenal et la retransmission en direct du MET de New-York, d’Anna Bolena de Donizetti au Kinépolis de Saint-Julien-les-Metz avec la Russe Anna Netrebko tout aussi célèbre ? Le Palais Bofill en fit un peu les frais. 

 

 Georges  MASSON