Beethoven et Chostakovitch

Beethoven azuréen… Chostakovitch suffocant…



Le Caprice N° 1 en mi majeur pour violon seul de Paganini qu’Esther Yoo nous livra en bis après son concerto de Beethoven, avait chauffé à blanc, l’autre soir, la salle comble de L’Arsenal. Le staccato volant de ses arpèges comme les ricochets de son archet, nous ferons dire que cette jeune violoniste d’à peine 18 ans, est pour le moins extraordinaire. Arachnéenne, d’une précision horlogère, sans dureté, sans raideur, elle a cette facilité déconcertante qu’on en oublie totalement les redoutables difficultés techniques. La soliste, sans effet démonstratif, nous avait gratifiés, en ouverture, sous la conduite de Jacques Mercier à la tête de l’O.N.L. d’un de ces monuments phare du Maître de Bonn. On ne dira pas assez la radieuse fraîcheur, le déroulé limpide, le pur légato, les ondulations d’un bras naturellement posé, ni le son filé sur la corde et qui porte. Sans oublier les deux cadences jouées dans la version communément adoptée de Fritz Kreisler. Un rêve épanoui dans lequel elle coule ses trois mouvements. Alors, que lui manque-t-il de ce que certains ont pu lui reprocher ? La pensée profonde du grand sourd, la vision pénétrante de son Larghetto, les abysses d’expression de l’œuvre entière. Oui, mais Esther Yoo a l’avenir devant elle où elle creusera sa réflexion et développera sa maturité ? Il n’est donc pas vain de prédire qu’elle pourrait-être l’Oïstrakh du XXIe siècle.

L’ŒUVRE PAROXYSTIQUE

Aux antipodes de ces horizons ensoleillés, la terrifiante Huitième Symphonie d’un Chostakovitch à l’improbatif message, n’avait jamais été jouée à Metz. La répartition des 80 pupitres a été judicieusement calculée afin de dégager au mieux le spectre sonore. Afin de lui donner un champ acoustique plus large, le quatuor (à quarante- huit) occupait, au devant, toute la largeur de scène, tandis que les trente-deux bois, cuivres et percussions étaient resserrés sur l’arrière et, naturellement surhaussés, pour former ce bloc compact et irréfragable. On s’est éloigné des interprétations historiques qui ont marqué la seconde moitié du XXe siècle où dominait cette alchimie entre rigueur germanique et noirceur russe pour ne pas dire soviétique. Et l’on se souvient de la violence admirable d’un Svetlanov.
Il apparut que, dans sa vision globale, Jacques Mercier avait  pris plus de recul, de distanciation en regard d’interprétations cataclysmiques. Ce qui lui permet de traiter l’œuvre dans une perspective de vaste poème symphonique dont il maîtrise la longue première partie sur l‘ensemble de sa progression où l’oreille est présente à chaque seconde. Et, bien qu’il ne se laisse nullement déborder dans cette marche forcée de l’horreur, il canalise les cordes sur un long fil tendu et inquiétant, jusqu’à exprimer la douloureuse exacerbation de la foule orchestrale. Alors on traverse des zones de turbulences bien cadrées et surtout contrastées dans les climats délétères et le pessimisme fuligineux. On eut une sensation d’immensité invisible et insaisissable de ce goulag sonore. Les timbres et les couleurs sont étrangement fondus, qui vont des stridences métalliques aux mixtures glauques, des lumières froides, aux insoutenables clameurs qui se soulèvent. Les solistes de l’harmonie émergent çà et là du grondement saisissant des basses. Jusqu’à l’épuisement et la suffocation. Et ce Final, proche d’une course à l’abîme, semble s’éclaircir vers une aube nouvelle mais ambivalente entre un vague espoir et le champ de la mort. Soixante minutes, pile poil, de tétanisation. Une interprétation qui devrait faire date.

Georges MASSON