Haydn, Pécou et Stravinski

Deux artistes « jeune génération » aux manettes de l’O.N.L.



Deux artistes de la jeune génération tenaient, l’autre soir, les manettes du concert de l’O.N.L., le filiforme chef d’orchestre Jean Deroyer et le pianiste tout aussi svelte, Alexandre Tharaud. Tous deux eurent une pêche d’enfer dans ce programme essentiellement tourné vers un des piliers du XXe siècle, Stravinski, et vers celui qui monte au XXIe, Thiéry Pécou, lequel se dévoile au fil des programmes de sa résidence à L’Arsenal. Il y reprofile, si l’on peut dire, les nouvelles avenues musicales qu’il avait tracées il y a quelque temps. Ainsi, sa Marcha de la Humanidad qui ouvrait la séance, est basée sur une espèce de comparaison philosophique du temps, entre celui des civilisations préhistoriques et notre balancier occidental. Une symbolique qui interpelle et dont l’habile chef sans baguette décrypte habilement le parcours. Celui-ci s’ouvre comme souvent, sur un grand geste sonore ornithologique avant d’adopter ce rythme martial, puis de parcourir les horizons préhispaniques, aux senteurs amérindiennes, avec ses lointains murmures minimalistes, ses silences interrogateurs donc mystérieux, avant d’évoquer les déchirures humaines au travers de torsions cuivrées, de montées chaotiques et de coulées incandescentes. Ingénieusement écrit, habilement suggéré. Jean Deroyer a tout autant assimilé L’Oiseau innumérable avec la complicité du soliste abordant ce « concerto de piano », ouvert aux ébats volatiles, aux légers crépitements, aux friselis de clavier, aux fluidités ravéliennes et aux secouements bourrus de l’auteur du Sacre.

STRAVINSKI DANS TOUTE SON IDÉALITÉ


Thierry Pécou nous fait goûter à une matière d’orchestre assez proche de celle qu’on a connue il y a quelques décennies, mais moins sophistiquée et s’offrant plus à la curiosité auriculaire. Cà et là vont apparaître d’autres respirations timbriques, d’autres climats d’une étrange mutité, entre lesquels le pianiste glisse ses subtils tremblotements, pulse sa cadence à la néo-classique et vaguement inspirée des maelströms, -répétitifs à souhait-, à la Phil Glass ou à la John Adams. Hanté aussi par de vieux tics du claviériste frappant sa caisse. Le déroulé est insolite, les sentiers inattendus, et la pièce en elle-même est tout à fait confortable. Auparavant, Tharaud enveloppa dans toute sa fraîcheur et sa limpidité, son Concerto de Haydn, aéré, aérien, moins rigoriste et sec qu’on ne le jouait jadis, mais avec une cadence un peu nébuleuse et hors sujet qu’effacera un Final vivace et malicieux, d’une sinuosité réjouie, avec cette touche hédoniste et comme une évasion radieuse. Pianiste en vogue et en vue, en tout cas.
Enfin, sans prétendre la comparer avec l’implacable Huitième de Chostakovitch jouée récemment en cette même grande salle, la Symphonie en trois mouvements de Stravinski, bien qu’elle ne soit pas narrative des horreurs de la guerre, n’en recèle pas moins l’horrible ressenti et le rejet moral objectivement décrit. Jean Deroyer en a une lecture rigoureuse et vigoureuse, mais sans véhémence ni survoltage comme en témoignent certaines versions. Selon une progression cinétique, il tient ses tempos et développe cette implacable motricité, toute en direction ascensionnelle et où l’on soulignera les inaltérables hachures d’orchestre. Avec intelligence et probité, l’O.N.L. et ses pupitres ont restitué ce grand classique de la musique contemporaine de l’immédiat après-guerre que l’on joue peu souvent et, peut-être, pour la première fois à Metz.

Georges MASSON