Quintette à la Préfecture

Schubert aux profondeurs de l’émotion

 

C’était leur vingtième concert itinérant. Sous les lustres du grand salon de la Préfecture, les musiciens du Salon de musique de Metz que pilote Philippe Baudry se sont hissés à un niveau qu’ils n’avaient encore point atteint et qui autorise les comparatifs d’approche particulièrement intéressants. Ils avaient ciblé, pour mettre en appétit, le quatuor L’Alouette de Haydn dont le leader, Sylvie Tallec, déploya les guirlandes à son violon tout en finesse et en limpidité, abordant son Allegro avec délicatesse, puis son mouvement lent au lyrisme berceur, plus chaud dans les graves, son scherzo étant coulé sans sécheresse et son final en sautillé. Et ses partenaires, le second violon, l’alto et le violoncelle, assuraient l’équilibre et le bon dosage de leurs parties d’un élégant classicisme.

On attendait leur vision du Quintette à deux violoncelles de Schubert, cet ut majeur qui est un des apogées de toute la musique de chambre. D’abord, ils dominent l’émotivité que l’on a pu rencontrer chez d’autres ensembles moins matures, évitent la distance et le dramatisme rigide qui habitent certaines interprétations. Au rebours, le voile tragique qui enveloppe cette œuvre écrite à deux mois de la disparition de son auteur, semble planer sur les cordes de nos instrumentistes qui créent, dès les mesures initiales, une ténébreuse angoisse entrecoupée de phases de silences impressionnants. D’évidence, les cinq archets ont peaufiné cette approche, plaçant l’auditeur devant un abîme sonore quasiment scénarisé, canalisant leurs répétitifs élans comme ils les retiennent au fil de leurs douloureuses trémulations. Leur conception les rapproche, indubitablement, du style viennois qui caractérise l’ouvrage anticipatoire du romantisme schumannien. Toutefois, ils ont tendance à en renforcer les attaques à crins mordants, comme ils inclinent vers une densification de ce thrène qui prend l’allure d’une lamentation symphonisante.

LES BLESSURES DE L’ÂME

Les pulsions de la désespérance atteindront leur pic de sublimation à l’Adagio -thème bouleversant- dont l’introduction conduit, par son apesanteur angoissée et son recueillement aux lueurs célestes, les archets à anticiper l’agitation mettant à vif les blessures de l’âme. Leurs pizz. ne sont peut-être pas suffisamment le reflet d’une insoutenable meurtrissure. Par contre, ils veillent à varier les climats conduisant aux apaisements temporaires. Voilà en tout cas, une tension difficile à tenir de bout en bout. Pourtant, le Presto haletant va mener nos orfèvres aux cimes du dolorisme que leurs rudes attaques au talon et leurs hachures d’archets amplifient encore, la poésie de l’Andante qui suit les faisant plonger dans une Thébaïde bien éphémère. Or, contrairement à certaines lectures, ils abordent l’Allegretto final comme un Ländler ouvrant les fenêtres de l’espérance et de la sérénité, bien qu’ils devront plonger irrémédiablement dans cette ultime course à l’abîme, toujours plus lancinante, avec ses maelström en accélération, jusqu’aux in fine arachnéens mais sans pathos. Suffoquant. Une réalisation qui mérite que l’on s’y penche. En bis, le joli fragment en quintette tout en pizzicatos et en sautillés de Glazounov, dissipait les meurtrissures du cœur schubertien.


Georges MASSON