Caravaggio, création mondiale

Caravaggio : un oratorio profane plus qu’un opéra

Création mondiale de Suzanne Giraud sur un livret de Dominique Fernandez


Deux créations mondiales à l’Opéra-Théâtre de Metz, à exactement un an d’intervalle et à salles remplies, tout en se vidant un peu à l’entracte, laisse à penser que les lyricomanes ne prennent plus trop en grippe, sauf certains, l’opéra contemporain. On se souvient de l’opéra de Pierre Thilloy, Le Jour des meurtres dans l’histoire d’Hamlet, sorte de huis-clos angoissant, rappelant un polar où les protagonistes étaient sous l’empire de la crainte, de la haine et de l’effroi. Avec un instrumentarium inédit et lancinant, mêlant les cordes à l’électronique.

C’est un autre mixage tout aussi surprenant, qu’a chimistré Suzanne Giraud avec son Caravaggio, (quatre actes en 2 heures 7, répartis sur 52, 26, 21 et 28 minutes), bien que sa facture se situe moins dans la modernité du jour, et que sa pression soit de moindre intensité, mais plus rare, plus affective. Factuel, concis et d’une évidence suggérée, le texte du livret de Dominique Fernandez, suit rigoureusement les aléas de la vie du peintre, évoquant le moment, le lieu et l’action, souvent violente et trouble, mais traduite sobrement, avec pudicité et toujours voilée de mystère. En fait, cet opéra, de par sa carrure formelle nette, précise et le statisme des chanteurs, tient plus de l’oratorio profane, avec ses intros, ses airs, duos, quatuors, son quintette, les cinq solistes étant alignés sur un rang en surplomb, au milieu de l’orchestre, et traduisant sans excès les didascalies figurant sur la partition, le chœur étant judicieusement réparti dans les deux loges de scène qui se font face. Donc, un schéma relativement traditionnel.

DE QUOI TROUBLER CERTAINES OREILLES !

Par contre, la nature de la composition faisant appel à l’Ensemble Les Siècles, dirigé par François-Xavier Roth, est particulière en ce sens qu’elle incorpore aux sonorités de l’orchestre moderne, celles des instruments anciens. C’est d’une subtilité novatrice bien que l’implication des cordes baroques, luths, théorbes clavecin et gambes, en devant de scène, laisse quand même une impression équivoque malgré sa remise en mémoire, toute symbolique, de la période caravagesque à laquelle on veut faire référence. Sur le plan contemporain, c’est là où d’aucuns ont pu tiquer. On reconnait d’emblée l’effet massique que l’on utilisait beaucoup dans les années 80 avec ses clusters de cuivres, ses sonorités en vrilles, prolongées, qui éclatent, et leur continuum sonore plus ou moins diffus et raréfié. Dur à avaler déjà à l’époque ! Mais on est dans le pur schéma spectral, alors qu’aujourd’hui, on est plutôt dans le néo-tonal, et dans les lignes cool. De plus, l’utilisation des micro-intervalles et du quart de ton, donnent cette impression du « jouer faux »… ce qui n’est pas juste ! Voilà de quoi troubler certaines oreilles.

L’EFFET JAROUSSKY

Le héros du jour, d’aucuns l’attendaient avec impatience. Philippe Jaroussky relie cette passerelle que d’aucuns imaginaient improbable, entre sa technique baroque et la syntaxe moderne. On y retrouve les élans, les grands écarts, la souplesse d’organe, la virtuosité, la douceur paradisiaque et la pureté de vestale qui l’habitent dans Haendel ou Vivaldi. Ici, le sillon vocal est tracé selon d’autres critères correspondant à la composition différemment accidentée, plus tortueuse et plus abrupte mais pas plus inaccessible que ses exploits vocalistiques habituels. Si bien que son contre-ténor n’en est pas moins expressif, répondant aux affects inscrits sur sa partie, dont il reproduit toute la gamme des émotions. Le timbre est intact, donc point falsifié, à l’exception de ses montées brutales aux aigus, d’une projection plus sèche et tranchée et en rapport à ce que l’on pourrait appeler le baroque spectral. Un challenge qu’il remporta de haute lutte.

Mais quid de la mise en scène que le spectateur attendait ? La lecture aussi aisée du sur-titrage, jointe à l’évidence biographique du sujet, l’en dispensait, car elle eut été surérogatoire. Toutefois, on eut aimé une restitution accompagnée d’une projection de tableaux signifiants du peintre. D’autant que la mode du jour est souvent d’accompagner la contemporaine d’images censées s’y rapporter.

La distribution fut tout entière à la hauteur de l’enjeu. Suzanne Giraud et Dominique Fernandez accueillirent à la fin, les acclamations qui leur étaient particulièrement destinées.

Georges MASSON


Voir également le commentaire de notre ami Pierre-Alain Lévy sur le site Wukali