Falstaff

FALSTAFF : faunesque et fantasmagorique

    Sortant des sentiers battus de la farce classique, Jean-Louis Grinda a voulu éviter l’écueil de certaines mises en scènes d’un modernisme loufoque pour se plonger dans l’univers des fabulistes. C’est pourquoi son  FALSTAFF à la geline,  est atypique autant que surprenant. La métamor- phose est pittoresque qui donne aux personnages cette piquante allure faunesque rappelant Jean de La Fontaine à la sauce « commedia del arte ». Bien vu, le filon a toutefois ses limites où le traitement de l’intrigue va se retourner au 3e acte, d’une approche inverse vers l’ en raison de la complexité de la nature humaine et des conflits qu’elle engendre, bien que la fantasmagorie finale ne puisse que vous enchanter. L’autre question ? On n’est pas à l’Opéra Garnier de Monte-Carlo et la scène de l’Opéra-Théâtre de Metz, certes profonde, est hélas,  insuffisamment large pour permettre à la florissante distribution et à la figuration de prendre leurs aises, et surtout, loger les inventifs décors de Sabounghi représentant les immenses livres shakespeariens et autres, qui pivotent, s’ouvrent et  se referment, laissant échapper magiquement les personnages emplumés. Et il faut saluer la minutie et l’originalité des costumes des poulailles et autres chapons, auxquels le Chilien Jorge Gara  a mis la main.

    Et l’on en vient au rôle-titre. Typologiquement, Falstaff n’est plus la grosse et vieille bonbonne fatiguée et qui s’embéguine encore,  mais le jeune et vigoureux Italien Andrea Porta qu’on aurait dû maquiller en barbon et dont on  aurait dû mieux remplir la panse. Ceci dit, il se prête à toutes les fantaisies galliformes qu’on lui fait faire et son vaillant baryton passe bien la rampe et nous réserve quelques tirades réussies, dont son « Io dunque, avro vissuto » au début du III. Une performance en tout cas.

   La distribution est bien rôdée et, dans l’ensemble, d’une belle tenue.  Les idées musicales fourmillent dans la partition que restitue avec une fort belle précision Gian Rosario Presutti, à la tête de l’Orchestre National de Lorraine aux parties  redoutables surtout aux cordes. Mais, on le sait, Jacques Mercier les a habituées aux pyrotechnies instrumentales qu’ils surmontent avec bonheur. Les traits chantés,  furtifs et chaque fois différents, jaillissent directement des syllabes et des mots que rendent parfaitement les deux « pintades », la soprano canadienne Betty Allison (Mrs.Alice Ford) et la mezzo Julie Robard-Gendre (Mrs. Meg Page).  Elles chantent ces motifs ressemblant à des caquetages de poules, en staccato comme si l’on était dans la basse-cour. Tandis qu’Elodie Méchain au mezzo contratlisant, elle campe  une Mrs Quikly d’une façon sciemment  démonstrative et volontiers caricaturale. Théâtralement parlant, le plateau est aussi réactif et expansif qu’on peut en attendre d’une « commedia lirica ». Olivier Grand plante un Ford dont on préfèrera la posture à son baryton, et les autres « dindons »  sont bien, dans la  peau de leur rôles, d’une exubérante  excentricité, de Rebeyrol à Mauconduit et à Pagesy. On notera surtout l’idylle indépendante entre Nanetta  et Fenton, qui nous offre un couple lyrique idéal : la Québécoise Marie-Eve Munger, souple soprano d’opéra-comique à la ravissante pureté, et Julien Dran ténor à la belle musicalité, et qui chasse de race puisque son grand-père, André Dran, était remarquable dans les distributions des années 1970, sur le plateau messin et ailleurs. Le IIIe acte, traité en féerie, retrouve les accents du drame lyrique à travers les sombres méditations de Falstaff sur la versatilité du monde, avant la scène ultime que clôt une étonnante fugue chantée par tous les protagonistes de l’ouvrage.

 

Georges MASSON 

 ( Le Républicain Lorrain, 1er octobre 2011)