L'Italienne à Alger

L’Italienne à Alger : le naufrage nautique fut aéronautique



Vouloir contemporanéiser une de ces turqueries très à la mode à l’orée du XIXe siècle, est une manière d’en  détourner l’esprit et le style, mais cela à l’avantage d’exciter joyeusement le spectateur comme ce fut le cas aux représentations  de L'Italienne à Alger à l’Opéra-Théâtre de Metz, dans sa coproduction avec Nancy. Alors, s’agit-t-il bien d’un combat de civilisations (sujet brûlant de nos jours)  comme on l’annonçait ? Doutant  de Rossini qui ne connaissait rien de la culture ottomane, il en a imposé une autre où la prépotence du monde occidental dominait. En effet, on ne veut plus trop rappeler les mirages de l’époque orientaliste où l’on voyait surscène des casbah, des minarets et des personnages en cafetan, en pagne ou en boubou, dominés par le bey fièrement enturbanné. Alors l’astuce du politiquement correct veut que le multiculturalisme domine puisque les deux cultures s’interpénètrent. Après tout, le public n’est pas surpris de l’absence d’un décor exotique et plutôt  ravi qu’on ait substitué au paquebot échoué sur les côtes algéroises, - les deux actes y font à tout bout de champ référence -, par le crash d’un Airbus (idée géniale selon certains), ’imagination sollicitée répondant positivement à cette étonnante métaphore.  Donc, le naufrage nautique fut aéronautique.
On prédisait que l’immense carcasse de l’appareil éventré occupant toute  la scène de l’Opéra de la Place Stan ‘ ne rentrerait pas sur le plateau de Metz. Faux. Les techniciens du théâtre ont quand même fait des prouesses. Alors, le «dramma gioccosa» s’est transformé en farce, toujours plus extravagante, le burlesque devenant clownesque au second acte. Le désopilant décor fut astucieusement utilisé, entre les débris d’un hublot où les dialogues s’échangent, un bout de fuselage qui sert de repli, le chariot, le délicieux anachronisme du bastingage qui  borde l’avion ( !), les lumières d’aéroport. Mais le clou de la démesure se situe au moment du repas servi  aux protagonistes de l’action, dans les sièges de l’appareil ramenés au devant de la scène, où l’on déguste, non du halal mais des pâtes (à l’italienne)  avant d’enfiler leur gilets de sauvetage et d’être envoyés en l’air avec leurs masques d’oxygène. Le chœur d’hommes des eunuques qu’on ne voyait pas derrière leurs masques  relevant des arts premiers  assez laids mais moins que les costumes, ont bien tenu la barre.

UNE  DISTRIBUTION AU QUART DE POIL
L’orchestre de Nancy, au corps manquant un peu de consistance,  était à la fosse, Paolo OImi  dirigeant  l’ouverture,  un peu timide, mais dressant bien ses troupes. Il  les mena  un peu trop vite au quintette final du I «Sento un fremito», car leurs interprètes ne pouvaient assumer le déluge de notes  de cette foire aux onomatopées. Toutefois, la distribution tenait la route, rôdée qu’elle était aux staccatos vocaux, aux vocalises et autres éclats phonétiques dont l’œuvre  abonde.  On en soulignera l’extrême mobilité résultant d’une éruptive direction d’acteurs. Dans le rôle de Lindoro, le jeune  ténor Yijie Shi en tenait le pompon. Dès sa première cavatine, «Languir per una bella», il fit son effet, malgré son timbre métallique qu’il lui faudra raboter, tout en étant dans le parfait style rossinien. Dynamique, réactive et futée, l’Isabella d’Isabelle Druet, au mezzo délicatement coloré, usait des mêmes glissandos qu’elle avait  hérités de sa récente «Carmen », mais un peu juste dans les notes graves relevant du registre du contralto. Carlo Lepore, alias Mustapha, fut une bonne recrue, grâce à la parfaite articulation de son baryton, son timbre moelleux, ainsi que  Nigel Smith, au baryton un peu plus serré mais très persuasif  en Taddeo, de même que le baryton bien structuré d’Igor Gnidii.  Et Yuree Jang, en Elvira, avait l’organe souple et coloré de la soprane. A écouter, oui ! A  voir… ?


Georges MASSON


Un autre regard sur cette production : la critique de notre ami Pierre-Alain Lévy sur son site Wukali