Alto et piano

 La belle harmonie d’un récital alto/piano

(Arsenal – 23 avril 2014)

Il fut un temps où les professeurs de conservatoire disaient aux apprentis du violon n’étant pas à la hauteur de leur instrument, qu’ils feraient mieux de se mettre à l’alto ! Les temps ont changé et le Prélude et Allegro de Fritz Kreisler, qui fut un tube dans la sphère violonistique, vit ensuite sa transcription non seulement pour violoncelle ou pour ensemble à cordes, mais aussi pour alto/piano. Jusqu’à celui qui vient d’être donné à l’Arsenal en partenariat avec la Fondation Jeunes Talents, les séances alto/piano n’avaient plus été programmées depuis celle produite par l’ALAM avec l’altiste allemande Tabea Zimmermann, l’émancipatrice d’un instrument jusqu’alors peu mis en valeur dans les récitals et concerts, en raison de la difficulté technique des doigtés, d’une part, et de la rareté de ce répertoire, de l’autre. Aussi, la présente soirée fit en quelque sorte (re)découvrir les charmes veloutés d’un duo unissant le pianiste international Sébastien Koch (d’origine lorraine) et l’altiste chinois Nian Liu.

Le brillant archet de ce dernier, au crin tout de même un peu crispant sur la corde dans son Fritz Kreisler, gomma par la suite sa dureté et mit en exergue l’éclat vigoureux d’un superbe instrument qui contrastait avec le moelleux romantique intelligemment fondu par d’autres grands interprètes connus, au rebours de ceux auxquels on pouvait reprocher l’ataraxie. Son partenaire qui avait, il y a deux mois, en ce même Arsenal, joué en création française le concerto Century Rolls de John Adams, en fut le complice attentionné. Au menu : des œuvres que seuls les fanas de la musique de chambre pouvaient comparer.

Les Sept variations sur un thème de La Flûte enchantée de Beethoven, n’étaient pas des plus folichonnes. On leur préféra les Quatre visages de Darius Milhaud, que Nian Liu défendit avec plus de clarté, coulant ses ravissants mélodismes soutenus par Sébastien Koch, l’altiste se distinguant dans les montées aux aigus et qui brillaient comme ceux d’un violon, le dernier « visage » témoignant de la parfaite technicité du Chinois à l’aise dans ses traits de virtuosité que l’on retrouvera dans l’œuvre suivante de Lei Zhenbang, (1916-1997), ce compositeur de musiques de films. L’altiste en avait lui-même adapté Why are the flowers so red ? (Pourquoi les fleurs sont-elles si rouges ?), un air issu de la minorité tadjike. Des dizaines de versions de cet air entre classique et pop-rock, celle de Nian Liu ne découle guère du répertoire chinois mais occidental, entre réminiscences hébraïques et virtuosité à la Wieniawski. Bien vu.

Le sommet de la soirée fut, sans conteste, la Première sonate tardive de l’opus 120 de Brahms, initialement écrite pour clarinette/piano mais vouée plus sensiblement à l’alto, et transcrite par le compositeur. Écrite sur le tard, elle rappelle les figures anticipatoires du musicien de jeunesse, mais également la prénotion brahmsienne vers la sève symphonique qui l’habite. La connivence clavier/cordes y est patente, la maîtrise totale de l’altiste assez impressionnante. Il ne court pas après l’emphatisme mais pointe la vigueur expressive. D’une étonnante lisibilité prouvant une fois de plus son habileté digitale, il oscille entre les « grave » rappelant le violoncelle dont il ne force pas les vibratos, et plus encore les tracés aigus du violon, corsés et vibrants. Marquant ses basses, le piano distille en toute limpidité ses coulées arpégées, enveloppant les traits d’archets de son compagnon de jeu, et les mouvements dans leur savoureuse rêverie, évacuant le spleen trop appuyé de l’œuvre au profit d’une vision objective et engagée.

Georges MASSON