Deutsche Radio Philharmonie

Une folie allemande entre deux folies slaves

 

L’invitation par l’O.N.L. de la Deutsche Radio Philharmonie Saarbrücken-Kaiserslautern est toujours très attendue, son chef londonien Karel Mark Chichon ayant déjà séduit le public de l’Arsenal à plusieurs reprises. Les musiciens lorrains ne peuvent qu’être envieux de la généreuse voilure de cette formation qui déploie ses pupitres à 60 cordes ! Mais on regrettera cette malencontreuse coïncidence de la programmation qui alignait ce concert le même jour et à la même heure, que celui du Concert Spirituel d’Hervé Niquet proposant la renaissance du Requiem, revisité pour choeur d’hommes du compositeur baroque Pierre Bouteiller. Cruel dilemme. C’était à Saint-Pierre-aux-Nonnains. Reste le disque paru chez Glossa pour ceux qui l’auront  manqué.

ENFIN UN SOLISTE NON COUVERT PAR L’ORCHESTRE !

Mais revenons aux « Folies slaves » ainsi désignées comme slogan du jour qui ne tient pas compte, qu’entre les deux Dvorak, il y avait le célébrissime et unique concerto de piano d’un Allemand bon teint, Robert Schumann, même si sa soliste merveilleuse que fut la moscovite Elena Bashkirova en avait un tantinet slavisé son interprétation. Entre la pureté délicate et sereine de son toucher confidentiel et les élans romantiques qu’elle développa de façon savoureusement onduleuse, on soulignera ses larges rubatos, sa riche cadence et son bis, une valse exquise de Tchaïkovski. Bien sûr qu’elle avait capté l’attention de tous, mais le public ne put se priver des applaudissements intempestifs qui s’élèvent après les premiers mouvements des concertos joués ces derniers temps et qui rompent la concentration. Autre constatation, positive cette fois : le chef a veillé scrupuleusement à ne pas couvrir la pianiste à laquelle il a  laissé ses traits s’épanouir, alors qu’il est arrivé, à de récents concerts, que les claviéristes invités aient été plus ou moins étouffés par certains chefs qui prennent l’orchestration des concertos pour des poèmes symphoniques.

Or, on pourrait parler de poème symphonique s’agissant de la Cinquième symphonie de Dvorak, arrivée en seconde partie après que la première eût débuté par le festif et champêtre Scherzo Capriccioso du compositeur tchèque. Peu souvent programmée, cette Cinquième n’a pas toujours été appréciée des critiques en raison de la supposée incohérence de son dernier mouvement par rapport aux trois autres. Karel Mark Chichon en déploie la vastitude dès le début quelque peu triomphant, pour ne pas dire héroïque, où les vents dominent. Tout l’orchestre le suit et adhère visiblement à sa construction monumentale d’où émergent des séquences agrestes rappelant la Pastorale de Beethoven, mais aussi la richesse de ses thèmes lyriques volontiers mendelssohniens. Des violons aux contrebasses, le foisonnant mélodisme des archets fut porté à son apogée, ce qui est rare. Cette beauté sonore fut d’ailleurs déployée tout au long de l’exécution dont le final, plus austère, semblait contenir une pensée sombre, un message, contrastant avec les précédents tableaux pastoraux. Un poème ? Symphonique évidemment.

Georges MASSON