Stutzmann et Jarrouski

Jaroussky-Stutzmann : célestes volutes, gravité onctueuse…

 

Sa pause de huit mois l’avait, dit-on, dopé afin de repartir ensuite sur les chapeaux de roues. Mais on n’a pas eu l’impression que la voix de Philippe Jaroussky avait besoin de se ressourcer au point de retrouver la piste virginale sur laquelle il a toujours couru à train d’enfer et qu’il partageait avec, pour la première fois à Metz, la reine des contraltos Nathalie Stutzmann, que l’Arsenal accueille régulièrement depuis trois ans avec son ensemble Orfeo 55. Le moins qu’on en ait pu constater, c’est le degré de complicité avec laquelle la diva et le divo ont mis en équilibre leurs Arias de Vivaldi et de Haendel entrecoupés de leurs réciproques extraits de concertos et autres sinfonias. Leur conception musicale se situe sur le même fil d’expression, de nuances, de complémentarité, bref, de style, seul le timbre étant à l’opposite entre les célestes volutes sonores de l’un et la gravité onctueuse de la seconde. Ainsi, leur première partie consacrée au pretro rosso, mit Jaroussky en tête avec Lo seguitai felice de l’Olympiade qu’il restitua avec l’incontestable souplesse de ses vocalises dans toute leur nitescence et leur délicatesse. Christiane ensuite, livra son Vedro con moi diletto extrait d’ Il Farnace à l’image d’un lamento avec ses arabesques veloutées, ses lignes caressantes et montant très haut dans le registre. Tiré du même opéra, le Gelido in ogni vena  mit en exergue l’excellence des nuances en mezza-voce délivrées par Philippe qui, tout à coup, éclatèrent en urgentes trémulations, le chanteur exprimant sa déréliction dévoilant ainsi le côté dramatique de son organe. Ce furent les deux moments les plus intéressants de la première partie d’où ressortait la touche italianisante d’un Vivaldi qui, malgré tout, est répétitif dans ses schémas, avant de faire place au premier des deux duos : celui-ci portait sur une page de l’Olimpiade. Ici, les deux voix se croisèrent en un équilibre vocal étonnamment calculé tant au niveau de la nuance, des leurs vibratos, et de l’esprit du propos : le contre-ténor aux traits légers et volants, sa partenaire aux courbes fruitées et languides.

L’ÉGALE CORDE DE SENSIBILITÉ

Haendel nous réserva de solides moments, tout aussi cadrés et marqués de la griffe majestueuse du compositeur, encore que la battue de Christiane Stutzmann tranchant les premiers temps des mesures de la partition des vingt pupitres de son Orfeo 55, les faisait rebondir « à la baroque », ce qui en réduisait l’effet monumental. Elle débuta son Rodelinda dans des teintes vocales moirées d’une expression prenante ; puis Jaroussky aborda son air de Radamisto avec calme et douceur, avant d’y ajouter l’étincelle sans toutefois en traduire les transes mortifères du propos. Par contre, Nathalie plongea dans les abysses de la désespérance assumée du Scherza infida de l’ Ariodante aux allargamento bien moulés, le contre-ténor, lui, projetant les « sauvages furies » de Serse traduites au travers de ses aigus flagellants. Quant au duo final d’Atalanta, les deux voix bien enlacées planant sur l’égale corde de sensibilité et célébrant le « dieu d’amour », appelèrent les bis qui firent monter la tension vers la standing ovation d’un public au seuil de l’euphorie. Il avait rempli l’Arsenal à ras bord.

Georges MASSON