La Sibylle du Rhin

La Sibylle du Rhin renaît à l’Arsenal

Arsenal - 23 février 2014

 

Depuis quelque vingt-cinq ans, on assiste à la palingénésie de celle qu’on avait dénommée la Sibylle du Rhin, Hildegard von Bingen, (1098-1179), nom qu’on a peu à peu francisé en Hildegarde de Bingen au fur et à mesure  de la reviviscence de ses hymnes, antiennes et autres poèmes chantés, sans doute pour mieux les révéler hors de ses terres germaniques. Déjà, à l’époque, la Scola Metensis en avait dévoilé quelques trésors, grâce au regretté Christian-Jacques Demollière et à son épouse Marie-Reine qui pérennise le flambeau du chant grégorien. Cet univers mystique et quasi-sensuel où le chant extatique relevait d’un pouvoir salvifique en avait interpellé plus d’un, l’abbesse de Disibodenberg attestant que «  la musique étant enracinée dans l’âme, toutes deux sont nées de l’harmonie céleste. ». Au fil du temps, les versions ont fleuri, les enregistrements discographiques aussi, de telle sorte qu’on a connu des extrapolations et des emballements plus ou moins stupéfiants sinon douteux. Que ce soit autour des Chants de l’Extase ou du recueil en latin et francisé lui aussi en Sinfonie de l’harmonie des révélations célestes (la fameuse Symphonia harmoniae celestium revelationum), certains ensembles médiévaux ont voulu mouliner ces chants non sans fantaisie, avant que les exégètes en aient souligné les métaphores stylistiques des textes relevant d’une glossolalie théologique. Bref, l’exécution des œuvres faisait débat.

Au rebours de ces exaltations de la jouissance divine devenue jouissance lyrique, la Scola Metensis a pris un autre chemin, en se rapprochant de l’authenticité plausible des interprétations originelles, et conduisant ses onze chantres, (six femmes cinq hommes) sur la voie de la sobriété liturgique et de la pondération, à la manière des frères monastiques. D’habitude, ces séances béatifiques se déroulent à Saint-Pierre-aux-Nonnains (qui avait accueilli alors la prêtresse selon l’histoire médiévale locale), mais cette fois, leur restitution a été mise en espace dans la salle de l’Esplanade, ce qui modérait leur caractère orant. Marie-Christine Barrault, en récitante, toute de blanc vêtue, avait intercalé sa narration, sobre elle aussi et sans le moindre effet déclamatoire, entre les parties chantées. Elle situait les différentes  tranches de vie de la visionnaire dont elle cita les expressions extatiques dans leur traduction française, poétique et assez bien restituée, et qui permit également d’évaluer la beauté de ses métaphores. Les séquences jouées, entre les parties vocales, à l’organetto (ce petit orgue portatif), relevaient pareillement d’un climat d’humilité au travers de ses simples thèmes contrepointés.

Quant aux chanteurs à la mixité vocale bien équilibrée, ils abordèrent les antiennes Caritas abundat et O eternae Deus avec une certaine retenue, construisant leurs a capella sans en forcer la déclamation, tout en guidant solidement les structures mélodiques toujours très inventives avec leurs discrets ornements, leurs légères trémulations d’organes, dans une sonorisation feutrée. On soulignera le Benedicto et claritas, ce répons polyphonique du tropaire de Winchester et la finesse de la dissonance de ses notes voisines. De même que les autres extraits du manuscrit de Limoges et de celui d’Amiens. Mais ce sont l’hymne O ignee spiritus et la séquence O ignis spiritus, œuvres tardives de Hildegard von Bingen, qui furent les plus ardemment saluées. La vidéo-projection des tableaux médiévaux du siècle agrémentèrent la séance. A quand le drame liturgique Ordo Virtutum, parmi les œuvres majeures de l’abbesse ? On l’attend.

Georges MASSON