Le quintette Denis Clavier

Gouvy ou la reviviscence d’un quintette inédit

       

Le Quintette Denis Clavier fut le tout premier à contribuer à la palingénésie de la musique de chambre de Théodore Gouvy (1819-1898). On se souvient de son opus 24 avec piano, redécouvert en 1995, de même que son N° 55 quatre ans plus tard. Faisant vibrer les cordes de l’espérance, les archettistes peaufinaient leurs thèmes avec fièvre et délicatesse et leurs petits traits équivoques, puisant un peu de miel dans les préromantiques germaniques avec une fine couche hexagonale. Or, on retrouvait au concert donné en avant-première du Festival franco allemand à L’Arsenal, l’amphibologie particulière qui habite le compositeur, dans ce fameux N° 6 de 1880, inédit. Le Leader Denis Clavier et ses partenaires en décortiquèrent le manus-crit, assez labyrinthique, qu’ils accouchèrent dans la réjouissante douceur de ses 35 minutes. Son Allegro initial, paisible et bienheureux, coulait le mélodisme continu de  son thème en escalier de forme classique au romantisme bourgeonnant et fleurant bon Mendelssohn avec une once de schubertisme. Tandis que son Andante coptait  la cloche de l’interrogation inquiète dans l’esprit du « Muss est sein? Es muss sein » du 16e quatuor beethovénien et sa conformation thématique, avant qu’en fut peaufiné son joli thème prégnant. Curieuse était sa Danse suédoise, redonnée en bis à la fin du concert, et qui faisait figure de scherzo, pour l’heure assez labyrinthique et mordicant, confirmant les phases énigmatiques propres au compositeur. Et l’Adagio plongeait dans le mystère troublant avant d’en chantourner le pittoresque final.   

On ne pouvait guère comparer ce quintette sorti des limbes, à ce chef d’œuvre absolu qu’est l’ultime opus posthume de Schubert dans son identique configuration instrumentale. Et, cependant, au rebours de sa force bouleversante et de la sombre dévastation de sa partie centrale  qu’ont cultivé au siècle dernier les ensembles célèbres ayant révolutionné la tradition du quatuor et du quintette viennois, celui de Denis Clavier, au centre du jeu, l’aborde selon une perspective à l’opposite, d’une limpidité intemporelle, d’un séraphisme diaphane, avec ses inclinations  angoissées plus lointaines que profondes, les deux piliers des cordes basses se faisant face ne restituant pas la densité du son orchestral vers lequel  tendent les versions symphonisantes. A leur fiévreuse et suffocante exacerbation, se substitue, ici, l’envol stratos-   phérique de l’Allegro comme de l’Adagio et leur  lente progression vers un univers arachnéen jusqu’au maelström infini de son Allegretto final,  irréfragable, dont les accords conclusifs ne versent pas dans la désespérance mais restent sur le fil d’un onirisme rompu. Si on peut être accros des restitutions cultivant le poignant dramatisme, on appréciera la version qui tend à se rapprocher  davantage d’une lecture en adéquation avec l’instrumentarium d’époque, comme ce fut le cas. Les Denis Clavier ont eu le mérite de la concevoir ainsi. Son enregistrement sortira prochainement.                                                                                    

Georges MASSON