Les Danaïdes de Salieri

Opéra : Les Danaïdes crucifiées dans le tourbillon barbare 

29 novembre 2013

 

Après avoir été largement exploré à sa création, dès 1784, à l’Académie royale de musique de Paris, puis refait surface il y a une trentaine d’années lorsque Montserrat Caballe et Jean-Philippe Lafont, entre autres, l’ont enregistré, l’opéra Les Danaïdes d’Antonio Salieri revêt une nouvelle carapace selon l’interprétation qu’en ont donnée Les Talens Lyriques et les Chantres du Centre de musique baroque de Versailles, à l’Arsenal, en coproduction avec le Palazzetto Bru Zane de Venise dont Alexandre Dratwicki est l’efficace défricheur à la tête du Centre de musique romantique française. Si la mythologie grecque flirte souvent avec les charmantes idylles, elle fricote aussi avec les pires horreurs que l’on puisse imaginer. On connait un de ces must de l’Antiquité, l’histoire des Danaïdes, véritable génocide interfamilial édicté par le roi Danaüs, ennemi de son frère Aegyptos, le premier, père de 50 filles, ordonnant d’assassiner les 50 garçons du second, aux douze coups de minuit de leurs nuits de noces ! Un cousinage horrifiant, les nouvelles épouses devant tirer de leur chignon, les longues aiguilles destinées à percer le cœur de leur mari. Seule, la fille aînée de Danaüs, Hypermnestre, écartelée entre sa passion pour Lyncée et sa vénération paternelle, fait le choix cornélien de se dévouer à l’époux, preuve de courage et de liberté assumée.

La restitution de cette tragédie lyrique en version concertante, d’un Salieri qui s’est inspiré du logiciel glückiste, n’a rien d’un dépoussiérage comme on a souvent tendance, hélas, à qualifier une relecture, mais la reconsidération interprétative respectant la forme et la rigueur classique, tout en s’émancipant, dans les phases intenses, pour affronter, avec une vélocité inouïe et novatrice, le climat obsédant  de l’action barbare. L’orchestre, en formation 40, donc à la Mozart, selon une facture instrumentale fin 18e encore légèrement baroquisante, est d’une flexibilité confondante. Elle se traduit plus particulièrement aux pupitres des cordes supérieures dont les vagues pulsionnelles en triples croches, escaladantes et refoulantes, restituent cet état des lieux quasi-convulsif. Les cuivres naturels dont les trombones, aux timbres ferrugineux, traduisent la véhémence, l’arrogance et la férocité du propos. Ainsi conçue, cette projection, anticipatoire du préromantisme, confère à l’œuvre un souffle nouveau qui correspond à sa propre modernité. Elle authentifie le style de la tragédie lyrique à la française, tenant de l’opera seria transalpin, annonciateur de la Médée chérubinienne, et que confirme le texte chanté écrit dans le style racinien, et intelligemment prononcé par la distribution soliste/chœurs.

Après Vienne et Versailles, Christophe Rousset aux manettes est, à Metz, d’une précision horlogère, équilibrant les furies instrumentales et les massifs choraux qui sont l’expression collective du ressenti humain face aux événements ultra-dramatiques. Il couvrira l’œuvre en 1 heure 53. L’héroïne en est la soprano hollandaise Judith Van Wanroij, une Hypermnestre à la fine tendresse et au joli vibrato dans les prolégomènes hyménéens et jusqu’au duo d’amour avec Lyncée, incarné par Philippe Talbot au ténor clair et au timbre vibrant. Mais la férocité se pointe au IIe acte où le chœur hymnique et térébrant guide les imposantes scènes chorales où les chanteurs libèrent leur intensité émotionnelle réagissant en fonction de l’actualité scénique de la cruelle sauvagerie du IV au chœur final des démons. Alors, Hypermnestre passant au soprano dramatique, expectore les cris de douleur aux aigus, sa projection perdurant jusqu’à la sidération finale. Si cette sorte de pogrom abominable eut été mise en scène, la salle aurait hurlé. Elle n’en fut pas moins sidérée. Une réussite assurément.

Georges MASSON