Max-Emmanuel Cencic

Cencic, le contre-ténor porté aux nues

 

« Etre cravaté à défier toute la Croatie ! »…L’ancienne expression, couronnée par l’Académie française, est un chouette compliment qui pourrait très bien compléter la biographie de Max Emanuel Cencic qui nous dit « Etre doté de la plus belle voix de contre-ténor d’aujourd’hui »  Rien à voir cependant avec les soldats croates qui étaient appelés cravates à la Guerre de Trente ans. Mais le célèbre chanteur né à Zagreb, se trouvait «Etre  dans la plus grande perfection. », l’autre soir, à l’Arsenal. Son programme s’intitulait Rokoko. On pensait qu’il serait ciblé  sur les divulgateurs du style très prisé au XVIIIe siècle, allant du baroque italien au style rocaille français et qui s’est répandu en Allemagne comme annoncé. (Hasse, Jommelli, Bertoni, Galuppi, Glück),. Finalement c’est le premier nommé qui occupa toute la soirée. On eut préféré la diversité initialement prévue. Car la conformation des airs de Hasse et leur harmonisation se ressemblent souvent. Surnommé « Il caro Sassone », (le cher Saxon), Hasse  est sans doute un des compositeurs (avec Telemann) les plus prolixes de son époque. Indépendamment de ses pièces instrumentales et orchestrales que l’on jouait volontiers jadis et qui le sont moins aujourd’hui, ses opéras sont complètement occultés hormis au disque qui en a capté quelques uns.. Ses arias choisis par Cencic furent donc une découverte. L’ensemble Armonia Athena (à 21) qui l’accompagnait, était assez différent des formations baroques qui ont largement défilé  au Palais Bofill  ces derniers temps. On en jugea d’emblée à la Sinfonia extraite d’ « Artemisia ». Au rebours des interprétations athlétiques qui mettent en relief les traits les plus virtuoses, -ce dont le public se régale il faut bien l’avouer-, les pupitres, dirigés avec retenue par George Petrou, livraient une  interprétation moins spectaculaire, une sonorité légèrement tamisée, la rythmique n’étant pas lourdement appuyée, les traits relativement sobres, et les fins de phrases  un peu sèches.

DE CENCIC A JAROUSSKI : LA DIFFERENCE

Mais la précision était là, irréprochable, et l’équilibre parfait correspondait  exactement au volume  sonore que dégageait Cencic. Il joue beaucoup sur les « ppp », use d’un vibrato vocal en finesse, et l’on observa, tout au long du concert, qu’il était soprano avant d’être contre-ténor. Son fil mélodique apparaît dans sa rareté et  sa pureté, dès l’extrait de son « Tigrane », ainsi que de son « Il trionfo di Clelia » tout en douceur et en caresses pudiques. Son extrait de « L’Olympiade » est un peu plus mouvementé et on perçoit mieux les montées elliptiques en crescendo qu’il cisèle d’une façon remarquable  et selon cette minutie toute horlogère.  Et là, on est tenté de comparer son style à celui de Jaroussky, avec lequel il chante souvent en duo, leurs tessitures étant identiques  mais leur interprétation toute différente. Il est vrai que ce dernier nous offre ses élans les plus spectaculaires, sa voix étant enveloppante et charmeuse, sa virtuosité miroitante, ses couleurs généreuses et le côté langoureux de sa séduction apparait à chaque portée. Cencic, lui,  est plus  racé, sobre et d’une rigueur absolue. Notre chanteur croate exprimera ensuite sa désillusion sensible dans « Siroe  re di Persia », mais il culminera dans ses deux derniers arias. Le second extrait d’ « Il trionfo di Celia » laissait  apparaître un dolorisme contenu et son « Tito Vespasiano » une ardente désespérance pointant ses véloces éclats qui augmentèrent les  transports d’enthousiasme de  la salle. Les rapides vocalises de ses deux bis  et la trépidante fureur du second, montèrent plus encore les décibels d’un public conquis. Vous avez dit Rokoko ? Je vous dis Cocorico !

Georges MASSON