Pécou-Eggert

 Pécou-Eggert : « Ich liebe dich… Moi aussi »

Arsenal 20 février 2014

 

Après les grandes manœuvres post-wagnériennes du récent festival « Je t’aime… Ich auch nicht », l’Arsenal s’est concentré cette fois sur un petit concert franco-allemand qui ressemblait à une véritable entente cordiale unissant Thierry Pécou et Moritz Eggert. On connait bien le premier, on découvrait le second. A chaque séance au programme de laquelle figure une œuvre de Pécou, l’auditeur détecte un angle de vision différent du compositeur qui contourne l’avant-garde contemporaine occidentale et entend réaliser son idéal qui est de faire résonner la planète entière ! Audacieux. Depuis les années où il est en résidence à Metz, Pécou nous a fait entendre des pièces, allant d’une espèce d’abécédaire de la musique à ses extensions que l’on ne dit pas exotiques mais universelles, à l’image de sa dernière création mondiale à Metz, Orquoy, l’an dernier, puisant son substrat dans les civilisations préhistoriques andines, œuvre rejouée en mai prochain en Allemagne, avec la Philharmonie de Sarrebrück-Kaiserslautern. Quant à Moritz Eggert peu connu en France, c’est un peu le vilain petit canard des mélomanes germaniques qui s’étaient offusqués de son Escargot, considéré comme un opéra porno, tout comme son collage des 22 opéras mozartiens qui avait suscité des gorges chaudes à Salzbourg, son Ballet de pied ayant ulcéré les Viennois ! On pouvait donc s’attendre au pire de la prestation de ce tandem à cheval sur les rives du Rhin, accouplant Pécou et son ensemble Variances, à la formation Resonanz d’Eggert. Seraient-ils frères jumeaux ? Le Parisien et le Heidelbergeois sont nés tous deux en 1965 ; ils sont pianistes solistes (ils ont joué en ouverture et après l’entracte, deux œuvres à quatre mains de leur composition, dont l’une, de Eggert, pittoresque et humoristique, les deux pianistes chantonnant et battant le bois du clavier de leurs mains), et ont des affinités de plume diversement inventives, comme ils l’ont démontré devant un public, hélas, trop restreint si on le compare à celui du précédent concert contemporain d’Atlanta cinq jours auparavant.

TOUT SIMPLEMENT COMPLEXE !

Tout s’est donc déroulé dans le meilleur des mondes. Le Septuor pour piano et quintette à vent de Thierry Pécou, aux couleurs indonésiennes largement étendues dont celle, imitative, du gamelan, ouvrait des pistes innumérables, entre la petite forme, les traits courts et répétés, les amplifications sonores jusqu’au final bien ancré. Ce sont toutefois ses Liaisons magnétiques qui captèrent l’attention. Cette œuvre, très fouillée dans ses dimensions, entre sa rythmique complexe, l’extrapolation des couleurs d’orchestre très étudiées (Variances et Resonanz réunis), ses mélanges de timbres en extension au niveau des vents, relevait d’une conceptualisation remarquable des spectres sonores. Le contraste avec Eggert était attendu. Son Croatoan pour quatuor avec fine percussion infiltrant les cordes, éveille la curiosité par son ludisme et son humour à la Kagel. Mais c’est son sidérant 1,2,3 qui fascina le public. L’idée est tout simplement complexe, basée sur le mode numérique où l’échantillonneur (qui est le compositeur lui-même) met en action la mélodie (marche/arrêt), l’harmonie (idem) et le rythme pareil. Une mathématique alambiquée que doivent appliquer les 17 instrumentistes des deux ensembles particulièrement chevronnés, le chef d’orchestre (Jonathan Stockhammer) devant constamment veiller au grain. Mais ce désordre organisé (d’autres diront ce casse-tête chinois) fut particulièrement excitant. « Wir lieben Eggert… und Pécou! »

Georges MASSON