Récital J-E Bavouzet

Jean-Efflam, la poétique flamme… 

 Arsenal 20 mai 2014

On se serait cru au temps des saisons de l’A.L.A.M. où les récitals de piano des grands maîtres de l’ivoire, avaient lieu dans la grande salle de l’Arsenal, ce qui donnait de la classe au concert. Jean-Efflam Bavouzet, le soliste chéri des mélomanes messins, en fut, l’autre soir, l’artiste au zénith. Encore que l’an dernier, il avait tout de même forcé la dose, lorsqu’il interpréta avec l’O.N.L. le Concerto de jeunesse de Gabriel Pierné. Mais cette fois, c’est une face nouvelle de l’interprète que l’on découvrait. Avec la Sonate 33 de Haydn d’abord. On avait plutôt l’habitude de l’entendre rigoureusement millimétrée et classiquement calée entre ses barres de mesures. Foin de l’académisme ! J-E.B. lui invente une histoire, distillant sa sensibilité au travers d’un Allegro caressant, gai et léger comme un vol de colibri. Sa ligne immaculée, au Sostenuto, ne plonge nullement dans l’austérité qu’on lui prête, mais ses doigts du cœur poursuivent leur parcours d’une pureté émerveillée, tandis qu’au Final, à contre-courant d’un dramatisme annoncé, il en dessine d’identiques contours, anticipatoires d’un romantisme fleurissant. Une touche à la française dira-t-on ? Le fond viennois apparaît toutefois en filigrane. Même trajectoire dans la Waldstein de Beethoven où Jean-Efflam procédera d’une approche quasi-similaire mais d’une amplitude solidement calibrée. Son toucher limpide, son agilité furtive, l’élasticité de ses traits à donner le vertige, et la virtuosité cursive qui ne l’est pas moins, se manifestent dans les rebonds déployant la sensibilité imaginée du maître dont son interprète en pénètre la confidentialité et jusqu’à la complicité qu’il semble lui offrir en partage. Tout en contournant les puits d’ombre avant de bondir à nouveau, il entend incarner la dimension émotionnelle du compositeur qui apparaît à travers sa vision onirique des affects et la poésie éthérée qu’il en dégage. Une approche contrastant totalement avec les interprétations germanisantes.

LA PALETTE DES COULEURS DEBUSSYSTES

Seconde partie : c’est Debussy, dont il est le spécialiste que va nous servir l’invité du jour avec ses Cinq Études du premier Livre qui vont bien au-delà de la simple scolastique du titre. Outre sa technique infaillible, il nourrit une palette de sons qui vont bien au-delà de la peinture impressionniste, car il tire du Steinway des timbres inattendus d’une richesse de couleurs et d’une modernité qui transcende son époque. Des vertiges éblouissants de la 1ère à l’éruption inattendue de la 2e, le pianiste distille une émotivité fine et parfaitement contrôlée, une humeur joyeuse et de térébrants accès de fièvre sonore. La 4e développe des images réfléchies auxquelles on pourrait donner un nom tant elles sont descriptives, la 5e incarnant l’impressionnisme de papillons voletant ici et là. On y distingue nettement la patte de Bavouzet à nulle autre pareille. De Bartok, pour finir, son unique sonate est un peu moins dans les cordes du claviériste qui, bien qu’il en respectât la solide charpente rythmique et la répétitivité percussive, n’use pas d’une férocité sonore qu’on a pu déceler chez certains solistes impétueux. On soulignera ici, les haletants « marcato », la tension bien régulée, le volume qui, sans être orchestral, est solidement nourri, et la maîtrise totale de tous les éléments jusqu’à l’éclat final. Cerise sur le gâteau : les deux « bis », Ondine de Ravel et Toccata de Massenet. Prodigieux.

Georges MASSON