Messe de Striggio

UNE CATHÉDRALE SONORE AUX VIBRANTES OGIVES

Aresenal - 25 septembre 2013


Alessandro Striggio, vous connaissez ? Indépendamment de ses enregistrements, sa Messe à 40 voix, écrite en 1565, était, pour la première fois, jouée in vivo à l’Arsenal. Ils étaient plusieurs sur la piste, les investigateurs de cette Missa sopra Ecco si beato giorno, perdue et retrouvée quatre siècles plus tard après de multiples aventures. C’est le britannique Hollingworth qui s’était enorgueilli, en 2011, d’en avoir réalisé la première reconstitution mondiale dont l’interprétation incline vers la souplesse anglo-saxonne que l’on retrouve dans les choir of cathedral. C’était sans compter avec Hervé Niquet qui, parallèlement, a reconstitué la sienne, recopiée par le contre-ténor Dominique Visse (qui l’avait retrouvée en 1987), selon la notation solfégique habituelle, et sur laquelle le chef du Concert Spirituel a cadré sa reconstruction, évidemment monumentale. Une performance, indubitablement.

En regard de sa complexité polychorale, la meilleure configuration scénique des chanteurs à dominante masculine (30 sur 40) et de l’instrumentarium ancien très varié qui s’y mêlait était judicieuse, groupant les interprètes en double cercle à l’intérieur duquel Niquet opérait. Parfait. Or, il a voulu reproduire également le rituel historique et religieux de cette époque florentine des Médicis, en morcelant la Messe de Striggio, y introduisant une Procession en plain-chant anonyme qui en était l’ouverture, des Prières d’Orazio Benevoli, un Introït, un Graduel, une Communion de Francesco Corteccia, une Elévation de Monteverdi,…en concluant sur le motet de Striggio Ecce beatam lucem. Le tout en un continuum sonore d’une heure 15. On avouera que ces enchaînements respectueux, certes, des coutumes, ne favorisaient guère la perception en une seule foulée de l’œuvre archétypale elle-même, ainsi fragmentée par les autres stylistiquement différentes. D’autant plus que l’enchevêtrement, certes rigoureux des lignes vocales, rendait difficile l’assimilation du texte latin chanté, compensé par la restitution en ascension flamboyante des voix masculines.

SUPERBE AVEC QUELQUES RÉSERVES

La Messe en elle-même est impressionnante et s’inscrit dans cette démesure musicale de la Renaissance italienne, anticipatoire du baroque foisonnant qui pointera au seuil du siècle suivant. Le spectateur se laisse ainsi bercer dans cette forêt musicale dont les branches s’élancent vers le ciel. De chaque voix s’en éveille une autre et leur démultiplication favorisant les croisements harmoniques alors inédits, frôlent la dissonance qui ne l’est pas vraiment puisque résultant nécessairement des notes de passage à foison. Cependant, si le contrepoint est très fouillé et riche en modulations, leurs schémas harmoniques sont répétitifs, leur niveau de nuances « fff » également, leurs éclosions identiques fréquentes et leurs accords en majeur, bien que lumineux dans leur majesté orante, retombent immanquablement sur la tonique.

Si bien que, finalement, l’introduction d’un Monteverdi, aux inventions mélodiques plus sensibles, comme d’un Benevoli ou d’un Corteccia qui ont alimenté les corpus pré-baroques de leur époque, diversifiaient les moments de béatitude du public où l’Arsenal se métamorphosait en cathédrale sonore aux vibrantes ogives. C’est vrai qu’on ne peut servir Dieu et Mammon.

Georges MASSON


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Gloria patri

Kyrie eleison

interprétés par Le Concert Spirituel sous la direction d’Hervé Niquet