Un concert turc

Virtuose envoûtant au milieu d’un quatuor turc

 

L’épée de Damoclès semble toujours suspendue au-dessus de la tête de Fazil Say qui envoie des tweets narquois contre les islamistes ! Ses juges stambouliotes l’ayant furieusement condamné pour athéisme aggravé tout en lui accordant un sursis, le médiatique virtuose ne s’en libère pas moins avec bonheur tout en foulant son clavier avec le charme et l’insolence qu’on lui connaît. En ce samedi soir, le Centre culturel d’Anatolie avait fait les frais d’un concert attachant dans la grande salle de l’Arsenal, accueillant le Borusan Quartet entourant le pianiste qui s’était déjà produit à Metz il y a quelques années devant un public conquis. On savait que sa dilection pour Mozart et sa Sonate KV 331 était patente. L’approchant avec une délicatesse toute confidentielle sur le Steinway de concert, il en déroule les trois mouvements (qu’il enchaîne sans césure ce qui n’est pas courant) et dont il enveloppe son premier de caresses digitales avant de s’emballer ensuite. Et l’on sentira bien vite la démangeaison du claviériste qui apparut à l’Alla turca martiale et ses petits excès de virtuosité qui vont au-delà du Wolfgang-Amadeus que l’on connait. Or, on découvrit aussi le compositeur qu’est Fazil Say (on lui doit plusieurs symphonies dont l’Istambul) et dont on put analyser l’écriture par le biais de son Quatuor à cordes et qu’il a intitulé Divorce, ce qui veut tout dire. On ne peut affirmer cependant qu’il a révolutionné, en ce XXIe siècle, la conception de l’écriture chambriste, mais qu’il serait plutôt dans la lignée de celle qui a marqué le précédent, avec ses processus rythmiques hachés, ses séquences répétitives, son bartokisme, ses tempos syncopés avec, ce qui est spécial, leur jazzisme ottomanisé. Son second mouvement exprime surtout une minimaliste nostalgie dans la pénombre sonore frisant l’ésotérisme, cachant les blessures de l’âme, mais également le ressenti épidermique et la révolte intérieure du musicien. Une interprétation très soignée, la fibre turque du public faisant grimper ses bravos.

ERKIN : MI-TURC, MI-FRANÇAIS

Ce fut ensuite une découverte. Qui connait Ulvi Cemal Erkin(1906-1972) ? Bien peu de mélomanes, en France du moins. Et pourtant, il fut l’élève à Paris, de la classe de composition de Nadia Boulanger qui a vu défiler autour de son piano, Gershwin, Aron Copland, Elliot Carter, Jacques Ibert, Jean Françaix, Piazzolla, Michel Legrand et bien d’autres parmi ses 1200 disciples ! Il était évident que l’on retrouvât sous la plume d’Erkin, des formules boulangères, des climats debussystes, les motorismes très en vogue, mais aussi des martelés exotiques, sous les doigts de Fazil Say jouant tout d’abord les Duyuslar (Sensations) dont on retiendra plus particulièrement ses effluves d’Europe centrale, ses accords en toute modalité, ses climats particuliers pour lesquels notre héros du jour nourrit une véritable empathie. Et que dire de ce mouvement lent, évocateur, où l’interprète, faisant vibrer de sa main gauche les cordes graves de la table d’harmonie, réveillait les résonances orientales et lointaines d’un instrument populaire ? Le Quintette avec piano d’Erkin méritait son exploration. Puisant son miel dans l’écriture alla francese, il coule agréablement son Moderato, dresse son Ritmico e energico sur ses ergots, -c’est là où les Borusan excellents-, font passer ensuite la subtile saveur de l’Adagio, dont l’expressivité tendue des archets grimpe à son acmé, le final explosant sous les cordes un peu sèches mais racées de l’ensemble, traversées des généreuses mains courant sur l’ivoire. Standing ovation ! C’est bien la première fois que la foule se lève devant un quintette.

Georges MASSON