Cenerentola 20 septembre 3013

CENERENTOLA : la vocalité fait oublier la mise en scène


Assistant à une représentation de La Cenerentola à Paris lors de sa création en 1822, Stendhal, ce rossiniste distingué et féru d’opéra, eut la plume sévère en écrivant « On se serait cru dans une arrière-boutique de la rue Saint-Denis ! » Pas très flatteur. On fait bien mieux à Metz, encore que la production nouvelle de l’Opéra-Théâtre, nous projette dans un tout autre univers qui n’a plus rien à voir avec les somptuosités de palais, les extravagances de son baron Magnifico mixant le ridicule et le pathétique, ni dans la naïveté et la modestie d’une Angelina martyrisée mais qui saura faire, in fine, « triompher la bonté » comme le sous-titre l’indique. Foin, donc, de tout le sentimentalisme et de la fantasmagorie du conte. On est au XXIe siècle, ou plutôt au XXe, où le décor plante ses affiches défraîchies des magazines des années 60, façon reine d’un jour. Mais la plus échappée de Charenton est l’idée métaphorique du grand lustre, qui déboule du fond de scène, comme un bolide du genre Atomium à la bruxelloise, ses structures de cristal de fer jetant leurs éclats lumineux, et auxquels on aura droit jusqu’au bout. Froid dans le dos ! Encore que -passage obligé-, le pied de grue des deux chipies de sœurs étalant leurs dessous sexy n’auraient-ils pas réchauffé les esprits ? On aurait dû être dans le dramma giocoso -délicieux oxymore- mais rien ne nous fait rire ni pleurer au fil des conversations vocales de salon entre personnages aux costumes originaux et sophistiqués, desquels dominent chapeaux hauts de forme et complets vestons noirs. Et là, on recule d’un siècle. Mais on n’est pas chez Rossini : les didascalies sont bafouées et l’expression sensible ainsi décalée, n’est vraiment pas ce qu’elle devait être.

PYROTECHNIES VOCALES RÉUSSIES

Aux premières scènes, une certaine réserve vocale retenait les chanteurs. Mais dans l’ensemble, ils ont assumé leur rôle au fil de l’action et soigneusement travaillé leurs parties redoutables, que ce soit dans la rythmique rigoureuse qu’ils ont observée au fil des ensembles (quatuors, quintettes, sextuors… colonne vertébrale de l’ouvrage), ou dans la précision horlogère du final fort bien réussi. La perle du jour : évidemment Anna Destraël, dont le rôle d’Angelina est construit autour de la voix rare de mezzo-colorature dont elle assure les subtiles nuanciations d’opera seria. Ayant réussi toutes ses performances acrobatiques jusqu’à sa cabalette finale, elle n’est cependant pas dans la peau de la malheureuse soubrette si elle est tout en charme comme divine élue, toujours surhaussée dans sa robe blanche et sa posture romantique finement sculptée. Au rebours des « stravaganza » habituelles, le Magnifico de Yuri Kissin à l’allure d’un jeune petit rentier, est commun mais bien conduit, encore qu’il ne soit guère dans le registre « bouffe » de sa basse. Variant ses expressions scéniques, le prince Ramiro est un bon ténor bien qu’il ne soit pas « di grazia » comme prévu,  boostant ses aigus trop vibrionnants et qui dérangent un peu. Son valet Dandini, entre baryton et basse, puissant et ferme, ne tombe pas dans le burlesque. Quant aux deux frangines, Clorinda (Eduarda Melo) et Tisbe (Hagar Sharvit) elles ne versent point dans l’hyperbole, et leur soprano et leur mezzo réactifs et métallisés, s’accordent bien musicalement. En poète rêveur et insolite, Alidoro promène sa basse « noble » et veille en précepteur sur les événements qui se passent à la cour et autour. Enfin le chœur d’hommes était bien en place et l’Orchestre de l’Opéra de Reims et son chef Pérez-Sierra, ont fort bien fonctionné, élégants et précis. Ceci compense cela.

Georges MASSON