La Vida breve

Vie brève et durable plaisir

 

On assista à l’Opéra-Théâtre de Metz à un programme atypique, disons lyrico-chorégraphique, ce qui n’était encore jamais arrivé. D’abord, la mise au menu d’un opéra court, La Vida breve de Manuel de Falla, joué pour la première fois sur la scène messine, fut une initiative particulièrement intéressante, bien qu’on eût aimé un second opéra en un acte qui l’eût contrebalancé comme on le fait souvent en couplant Mascagni et Leoncavallo. Or, la première partie donnait à voir les deux Suites de Carmen de Bizet qui mit parfaitement en valeur les artistes du ballet du théâtre, mais troubla cuisamment l’écoute de l’auditeur par les piqués au sol permanents, certes porteurs d’hispanisme et de couleur locale, mais tout à fait inappropriés pour une partition purement orchestrale.

L’opéra, lui, appartient aux œuvres de la première cuvée lyrique d’un compositeur de 29 ans, qui eut à sa main Paul Dukas pour le guider dans son orchestration, de même que celle de Debussy, mais qui s’est également nourri au picotin de Wagner. Un parallèle avait judicieusement été tracé entre la Grenade de cette Vie brève, teintée d’un certain vérisme espagnol, au Montmartre d’une Louise plongée dans le réalisme musical de Gustave Charpentier. A la fosse, l’Orchestre National de Lorraine était à la manœuvre. Le feu orchestral tisonné par Jacques Mercier fut à la fois marmoréen et d’une fine munificence, dans cette approche ibérique mêlant le terreau de la zarzuela à l’humus puccinien. Le chef fouille la partition, en évacue le pathétique, en détecte les climats et tient tout au long la cadence du zapateado soutenu par l’orchestre, avec cet art de transmuer le folklore andalou en portées classiques valorisant sa rythmique particulière.

UN CŒUR MEURTRI QUI S’ARRÊTE…

On soulignera la mise en scène réussie de Paul-Emile Fourny, qui situe l’œuvre dans son époque sans se livrer aux tentations modernisantes, et guidant les personnages dans leurs postures correspondant aux moments tragiques de l’ouvrage, traduits dans un espace lumineux au sobre décor avec, au fond, le tableau de la madone. La distribution met au premier plan le rôle de Salud, l’amoureuse trahie par son bien-aimé, incarnée par la Valencienne Lorena Valero. C’est elle qui assume essentiellement le cante jondo, ce chant gitan dont le dramatisme progressif dominera les deux actes. Son soprano coloré s’exprime sans raucité et avec le réel sentiment de la fille qui va vivre et traverser avec passion sa désolation lancinante jusqu’à l’extrémité de ses forces, physique et morale, avant de s’effondrer. Son amoureux, Paco, est moins présent sur scène et son ténor, au timbre blésant, s’inscrit bien dans l’atmosphère du drame. Leur duo est prégnant. C’est le rôle de La Abuela (la grand-mère) qu’interprète la française Marie-Ange Todorovitch, -(elle figurait souvent à une époque, dans les distributions d’ouvrages donnés à Metz)-, et qui s’exprime avec l’exaltation puissante et vibrante de son mezzo. Tous les autres chanteurs-acteurs participent de l’émotion, du déchirement, du dolorisme et de la désespérance d’un cœur meurtri qui s’arrête. Les danseurs du ballet participent de l’ambiance andalouse traversant un peu trop souvent les actes, mais leurs interventions sont correctement millimétrées. N’oublions pas le chœur qui plante sur scène et en coulisses, ses colonnes sonores, impressionnantes dans leur verticalité. Une fin de saison lyrique que l’on retiendra.

 Georges MASSON