Lakmé 22 novembre 2013

Subtil retour aux fondamentaux de l’art lyrique à la française

 

Bien que sa conception décorative soit tout à fait particulière, on retrouve cependant des pistes semblables à la production de Lakmé de janvier 2006 où Jacques Mercier, dirigeant  pour la première fois l’opéra de Léo Delibes à la tête de l’Orchestre National de Lorraine à la fosse de l’Opéra-Théâtre de Metz Métropole, avait une vision musicale différente de celle, assez rare, qu’il adopte aujourd’hui et que propose la remarquable mise en scène très pensée de Paul-Emile Fourny dans cette nouvelle production maison.  D’abord, la coproduction de Rennes-Reims (De Carpentries), présentait un décor chargé de pagodes et de temples indous. Ici, de grands panneaux du genre claustras ajourés et pivotant grâce à l’emploi de la scène tournante de laquelle on se sert épisodiquement, symbolisait la délimitation des deux mondes, soit la différence implicite des cultures et des moeurs entre Orient et Occident. Ajoutons les costumes immaculés qui les définissait d’un côté comme de l’autre, A la version intégrale de 2006, la production 2013 a préféré celle, plus courte, sans ses mélodrames (textes parlés) qui eurent chargé bien inutilement le propos, dans la mesure où leur contenu est compassé  et n’ajoute rien à la représentation qui met uniquement le lyrique en évidence tout en situant au second plan, l’opposition des cultures entre anglo-saxons colonisateurs et traditions hindoues. Et, si le ballet du II est limité à trois bayadères dansant à l’orientale sur quelques extraits de ce divertissement incontournable à l’époque, on peut le regretter, mais il n’apparaissait pas indispensable, l’objectif étant le retour à l’opéra romantique qui occupera toute la fin du XIXe. Et là, on retrouve des convergences entre ces deux conceptions visant chacune à revaloriser et remettre sur ses rails, la prosodie spécifique de l’école française du chant qui se perd.

DE LA PRONONCIATION A LA GESTUELLE    

Toutefois, dans la  présente lecture, le chef a une approche plus intimiste qui frise l’opéra de chambre. L’orchestre, comme en suspension, est diaphanéisé, les thèmes, au quatuor et aux bois, coulent dans la sérénité, à l’image des séquences du Ier et plus particulièrement au début du IIIe acte versant dans l’idyllique béatitude. Le chef adopte les nuances ppp, les tempos ralentis, et aggravant  modérément  les phases dramatiques. C’est dans la distribution que l’on retrouve les fils ténus de l’émotion, du saisissement, de la confidence, du désarroi de l’héroïne, bref, la ligne de sensibilité qu’on avait tendance à occulter. De plus, la direction d’acteurs est minutieuse et fidèle à la gestuelle que restituent les personnages, correspondant aux sentiments qu’ils expriment, en concordance avec le style que l’on croit dépassé mais qui reflète l’état d’être d’une époque bien définie. Dans le rôle-titre, la canadienne Mélanie Boisvert, frêle au début dans son sari, nourrira finement son soprano au  timbre scintillant. Elle prendra son élan de colorature à l’Air des clochettes, au staccato vocal affirmé et plus difficile à tenir dans sa position sur une balançoire  et sous l’œil implacable du brahmane, son père, avec la crainte de voir apparaître son bien-aimé Gérald. Bien qu’Allemand, Mirko Roschkowki affiche une santé vocale et une musicalité irréprochable, dont il puise la ligne de chant dans l’héritage des grands ténors qui ont fait l’honneur du répertoire hexagonal. Un bel exemple en tout cas, duquel devraient s’inspirer les nouveaux artistes lyriques français. Toute la distribution respecte d’ailleurs l’articulation impeccable qui a souvent disparu, à telle enseigne que le surtitrage, confortable certes, n’eut pas été indispensable. Les chœurs, eux, sur scène ou en coulisses, ont tenu leurs promesses. Une belle réussite.

Georges MASSON