Bavouzet et le piano de Pierné

UN RÉCITAL LE 15 MAI 2013


Le cœur de Gabriel Pierné revit à Metz

Petite histoire d’un grand piano

Pour récompenser le jeune Gabriel qui, à seize ans, venait de remporter son Premier prix de piano, en 1879, dans la classe de Marmontel au Conservatoire de Paris, le célèbre facteur Sébastien Érard, lui offrit, la même année, comme à chaque lauréat, un piano à queue qui suivra le musicien toute sa vie. De la rue Christine où habitaient alors ses parents, à la rue de l’Odéon, à la rue Monsieur le Prince et jusqu’à la rue de Tournon, près du Jardin de Luxembourg où Pierné résida dès 1900 avec son épouse et ses enfants, ce piano y restera, bien au-delà de la mort du musicien en 1937, c’est- à-dire dans cet appartement où demeurait sa fille Annette, jusqu’en 1994. Donc il y trôna durant 94 ans !

Rien, ne semble-t-il, n’avait changé de place dans ce grand salon garni de délicates sculptures de style fin Louis XIV, courant tout autour du plafond et représentant les attributs de la musique. Annette Clément-Pierné, la fille cadette, en gardienne du temple, avait tout laissé en l’état, les bibelots, la petite lampe sur le couvercle du piano, les bustes et les portraits, les tableaux de peintres comme les objets familiers. 1994, c’est aussi l’année où Annette Clément-Pierné et les petits enfants du maître, Françoise Amanieux et son frère Jean-Claude Amanieux, en firent don à la Ville de Metz. L’instrument avait été transporté de Paris à Metz en camion, par l’autoroute, et fut installé d’abord à la Salle d’orgue du Conservatoire, rue des Trinitaires, avant que l’établissement ne déménage rue du Paradis.

En mars 2000, le piano fut officiellement présenté au public, au cours d’une soirée-hommage organisée par Philippe Lesburguères, alors directeur du Conservatoire (l’établissement  avait été baptisé, en 1987, du nom de Gabriel Pierné pour le 50e anniversaire de sa mort). Au cours de cette soirée, une séance musicale fut organisée. Votre serviteur avait fait une conférence sur la vie et l’œuvre du musicien en présence des deux petits-enfants du compositeur, avant que l’assistance se transportât autour de l’instrument -qui avait été très sommairement restauré, accordé un demi-ton en dessous du diapason car la mécanique n’eut pas tenu autrement- et où, pardon de le dire, j’avais fait ensuite une présentation émaillée d’indications précises sur l’histoire de ce précieux Érard.

Le petit cénacle des musiciens autour de l’instrument

Si ce piano pouvait se raconter, il aurait, en effet, bien des choses à nous dire. En ce temps là, les Pierné, qui tenaient table ouverte, ont reçu, dans ce salon au milieu duquel se trouvait l’instrument, beaucoup de musiciens de l’époque où le chef d’orchestre était à la tête des Concerts Colonne. Bien des artistes du moment ont côtoyé l’Érard, certains ayant joué dessus : des pianistes, dont Jean Doyen, Marguerite Long, Alfred Cortot ou Henriette Faure, au  violoniste Jacques Thibaud et au chanteur Melchior. Et, bien sûr, les compositeurs d’alors, Camille Saint-Saëns (qui jouait aussi en duo avec Pierné dans les salons mondains), Claude Debussy, Maurice Ravel, Florent Schmitt, Nadia Boulanger, et bien d’autres encore… Un autre petit piano d’étude servait, à l’étage supérieur, à Pierné pour composer en toute tranquillité, sans pour autant qu’il délaissât son clavier de jeunesse. On était en général unanime à lui reconnaître un jeu transparent, de beaux doigts clairs, un toucher qu’il hérita comme Marguerite Long, de l’École française de piano de Marmontel. Et on écoutait Pierné, disait-on, « rien que pour la beauté du son, rien que pour la douceur de son phrasé… ».

Ce fut comme une renaissance attendue

En novembre 2004, soit dix ans après son transport, un concert était donné à l’auditorium du Conservatoire, avec cet historique Érard, muet depuis tant de décennies, et qui venait d’être restauré selon la volonté de Jean-Philippe Navarre, alors directeur de l’établissement. Il reprenait vie pour la première fois. Navarre accompagna sur ce piano, des extraits de la cantate Édith qui avait valu à Pierné son Premier Grand Prix de Rome, ainsi que sa Fantaisie, impromptu pour violon, de même que sa sonate pour violoncelle et piano et sept de ses mélodies. Sur ce piano à deux pédales et au cadre métallique en fonte, toute la partie du bloc mécanique avait été refaite et tous les feutres d’articulation changés à l’identique et selon la méthode employée au XIXe siècle, par le facteur Serge Amar. Les têtes de marteau, qui étaient d’origine, avaient été refeutrées avec des feutres originaux, c’est-à-dire à la vapeur et non pas agrafés. Au niveau de la structure générale, les chevilles avaient été rechevillées (mais selon un diamètre plus important). En ce qui concerne le cordage, les cordes avaient été recordées avec un acier importé d’Angleterre et similaire à l’acier ancien utilisé également au XIXe siècle. Son clavier couvre six octaves et demie, les touches du clavier étant composées de marches en ivoire (blanches) et de feintes en ébène (noires), les frontons, non moulurés, étant sobres et simples. Et un ébéniste avait reverni au tampon la partie boiserie, toujours selon la technique XIXe.

Inscrit à l’inventaire des collections du Musée de La Cour d’or

On ajoutera que la mécanique est à double échappement avec étouffoirs agissant par en dessous des cordes, qu’il y a trois cordes par notes pour le registre grave, la facture des cordes parallèles étant typique de son époque. Au niveau du piétement, son ébénisterie est sobre et son style relève du néo-antique, de l’époque Second Empire. C’est un spécimen de la facture française et il est considéré comme étant du genre qu’affectionnait Franz Liszt pour son répertoire ainsi que pour celui de Chopin et de Schumann. Cet Érard est tout de même fragile et il a dû subir, huit ans après sa première restauration, une seconde, en cette année 2013, année du 150e anniversaire, et qui a été effectuée par la firme Piano Bédel, à Paris-Malakoff. Quant à l’inscription de l’Érard à l’inventaire des collections du Musée de La Cour d’or, elle a été réalisée grâce à Philippe Brunella, conservateur en chef du patrimoine et directeur du Musée de la Cour d’or à Metz, le piano. étant disponible pour être joué lors des occasions particulières. Et, pour cette reviviscence de l’instrument, le pianiste messin Jean-Efflam Bavouzet jouera des pièces de piano du compositeur.

Georges Masson

 

LE PROGRAMME DU RÉCITAL

 

Le mercredi 15 mai à 19 h.30, à l’auditorium du Conservatoire, rue du Paradis, Jean-Efflam Bavouzet jouera sur l’Érard, quatre pièces de Gabriel Pierné : Marche des petits soldats de plomb ; Nocturne en forme de valse, opus 40 N° 2 ; Improvisata, opus 22 ; Etude de concert, opus 13. Elles seront entourées des Jeux d’eau de Ravel, des Préludes extraits du Livre 1 de Debussy, et de trois pièces de Massenet : Papillons noirs, Papillons blancs et Toccata.