Concert N. Dessay L. Naouri

Natalie Dessay et Laurent Naouri 

Excellents à Versailles, plus émouvants à Metz

 

Si Natalie Dessay est, ce mardi soir, 29 mars 2011, à l’Arsenal, aussi brillante qu’elle le fut dimanche 27, à l’Opéra Royal de Versailles, ses fans pourront marquer d’une pierre blanche ce concert exceptionnel. Malgré les bons échos recueillis, il y eut, en fait, pas mal de différences entre la représentation versaillaise et la messine. À Versailles tout d’abord, la salle, restaurée en 2009, est une petite merveille dans les ors et dans les bleus, avec ses colonnades, ses loges ornées, ses bas-reliefs dédiés aux dieux de l’Olympe et ses balcons décorés de figures allégoriques. En y pénétrant, elle parait grande, bien qu’elle ne puisse accueillir que 650 spectateurs, mais sa forme en ellipse tronquée semble tendre les bras à ses visiteurs.

L’ORCHESTRE DE LORRAINE SUR SON TRENTE-ET-UN

Jacques Mercier, comme à son habitude, avait la pêche, et l’O.N.L. était à la hauteur de l’événement. Donné en partenariat avec L’Arsenal et le Cercle Lyrique de Metz, ce concert « Prestige » mit à l’honneur Ambroise Thomas dont on célèbre, en cette année 2011, le bicentenaire de sa naissance à Metz. Toute la première partie lui était d’ailleurs consacrée après l’Ouverture de l’éclatant Carnaval Romain de Berlioz. Et la diva apparut en longue robe en taffetas noir au côté relevé avec un voile en tulle rose-fuchsia. Ce fut exceptionnel que Natalie Dessay chantât pour une fois en duo avec Laurent Naouri, son mari, alors que d’habitude, tous deux ont des contrats séparés. Ainsi, le duo radieux du premier acte d’Hamlet : « Doute de la lumière… », fut interprété avec une chaleureuse complicité. On connaît bien Naouri pour l’avoir entendu dernièrement en récital à l’Opéra-Théâtre de Metz. Son baryton moelleux et puissant servit ensuite avec poésie son air d’Hamlet, « Etre ou ne pas être » puis, dans la vaillance et l’allégresse, sa « Chanson bachique ».

VERDI ET SON POIGNANT DUO

C’est toutefois le redoutable «Air de la folie» d’Ophélie qui fut accueilli avec un bel enthousiasme. Natalie Dessay y déploya son soprano colorature avec une sensibilité à fleur de peau, son timbre à la fois brillant et velouté, se livrant à quelques pyrotechnies dans le suraigu, particulièrement saluées du public. L’Orchestre ouvrit la seconde partie sur l’Ouverture, tendue et angoissée de La Force du destin de Verdi, avant de jouer le sombre Prélude de Traviata. L’autre moment d’émotion fut alors la Scène et Duo du 2e acte, entre Violetta et Germont, que Natalie Dessay ne chanta pas de mémoire, mais qui impressionna l’assistance. Ce duo-charnière où tout bascule, mit en exergue les deux talents, longuement applaudis et rappelés sur scène, entraînant un bis plus léger, extrait d'Orphée aux enfers d’Offenbach, l’ « Air de la Mouche ». Des bravos scandés entraînèrent des rappels et des bouquets. Seul bémol : l’acoustique un peu sèche de la salle. On avait dit qu’on jugerait de la différence deux jours plus tard…

LA PROVINCE FERAIT-ELLE LA PIGE À LA CAPITALE ?

Et l’on se rendit à l’évidence : celle de L’Arsenal de Metz est autrement plus directe et porteuse que celle de Versailles ! On ne peut avoir la splendeur et la richesse architecturale d’une superbe salle dix-huitième, et l’acoustique étudiée de Riccardo Bofill.  A Metz, donc, le confort auditif était bien meilleur. Les deux interprètes en ont-ils apprécié la différence ? Ils semblaient s’être investis bien davantage, dès le début. Natalie Dessay avait le même costume mais semblait avoir biseauté autrement son soprano. Au premier duo d’amour, il semblait que les deux protagonistes étaient sentimentalement plus proches dans cette union idyllique. Et, dans son «Air de la folie», cette Ophélie, totalement différente d’autres héroïnes penchant vers un soprano lyrique mettant en avant la virtuosité, ou vers une couleur plus dramatique comme le timbre unique rappelant le souvenir de Maria Callas. Natalie Dessay, dans toute sa fragilité corporelle, avait quelque chose d’immatériel ; elle portait son air arachnéen dans les nébuleuses hauteurs, semblable à une divinité intemporelle. Dans ses airs de Thomas comme dans celui de Verdi, Laurent Naouri avait nettement élargi son organe, plus puissant qu’il ne l’avait encore été, et qui s’est investi d’une manière remarquable avec toute la profondeur et la sincérité du personnage incarné. Adoptant une gestuelle qui les rapprochait dans la béatitude comme dans la douleur, ils furent à peu près uniques, dans ce duo Violetta-Germont père, elle, dans cette troublante vulnérabilité, lui, coulé dans cette touchante émotion non feinte et exprimée à travers son poignant organe. Une interprétation archétypale. En bis, Versailles n’eut droit qu’au même Duo d'Offenbach, alors qu’à Metz, diva et divo y rajoutèrent le duo d’Hamlet.

Mémorable !

 

Georges MASSON