critique Carmen

Réflexions sur un Don José boucher-zoopathe.

 

Voici donc scellé le pacte liant l’Opéra-Théâtre de Metz à l’Opéra National de Nancy, par le biais de cette coproduction extravagante de Carmen.

Le metteur en scène, Carlos Wagner, très en cheville avec le Palais d’Hornecker de la Place Stan’, a réussi son coup. Il nous a présenté une relecture audacieuse, percutante, une direction d’acteurs fouillée et correspondant à la volonté de les positionner dans une perspective théâtrale bien en place. Et il a réussi à épater la galerie en faisant de l’opéra-comique de Bizet, -joué dans la version Ernest Guiraud avec ses récitatifs remplaçant les dialogues parlés-, un grand spectacle selon une gestuelle parfois esthétisante à la Bob Wilson, ou très volontariste, spectaculaire, voire extravertie.

Disons d’emblée que la posture d’Isabelle Druet, dans le rôle-titre, correspond à ce parangon de la femme libérée, indomptable, une espèce de don-juanne. Son mezzo coloré, corsé, réactif, souple et volontairement rugueux dans le grave de son registre est à saluer. La distribution vocale s’est donnée à fond. On appréciera la sensibilité de Claudia Galli (Michaëla), le style juste de Pascale Baudin (Frasquita) et de Sylvia de la Muela (Mercédès). Les décors goyesques d’Ajdarpasic sont indissolublement associés à Carlos Wagner. Ces grands pans fuligineux et mobiles inspirés des Pinturas negras sont traversés de rais de lumières ouatés, symbolisant les contrastes scéniques, l’opposition des personnages, et vont aux tons mordorés rappelant Velazquez, jusqu’au rouge vif pressentant la fin tragique. Le metteur en scène a atteint son objectif. Ajoutons que le chœur d’enfants, mobile et plein de malice, a été parfait. Les chœurs de Nancy-Metz, pas mal non plus.

QUELQUES BIZARRERIES…

Mais est-on encore chez Bizet, suspendu au balancier des revisitations ? On veut substituer, aux sentiments qu’il décrit en musique, des comportements plus virils, exacerbés, égocentriques. A la fosse, Claude Schnitzler, à la manœuvre, y va à fond la caisse, avec l’Orchestre de Nancy qui a encore un petit effort à faire pour être à niveau, car il y eut quelques ratés et autres imprécisions. On fait chanter les jeunes rôles masculins, dans un style puissant et projeté. Ainsi, Don José, incarné par le vaillant ténor américain Shad Shelton, chante en tutti forza, et pousse au maximum son ténor au vibrato serré et métallique, comme s’il interprétait un rôle vériste. C'est-à-dire qu’on prend Bizet pour un compositeur d’opéra italien ! Bonjour, l’école de chant française ! On la snobe. Outre quelques incongruités dans l’articulation scénique, pourquoi coiffe-t-on Carmen d’un chapeau conique rappelant l’Inquisition espagnole ? Il y a des choses assez drôles : la sortie des cigarières se passe le jour alors qu’on est dans la nuit, et le trafic de contrebande a lieu dans les montagnes, la nuit, alors qu’on le campe dans un hangar en plein jour. Et la scène finale est cocasse. Sous prétexte de hisser l’ouvrage au rang de la tragédie antique, on fait appel au mythe athénien du minotaure. L’ordonnateur ne serait-il pas atteint de zooanthropie, qui fait chanter Don José à plat ventre, se traînant en tablier de boucher rougi de sang, et qui tue Carmen d’un coup de corne de taureau, symbole de l’animal qui avait frappé à mort son rival Escamillo au cours de sa corrida ? Don José n’est pas un monstre, bien qu’on en fasse ici un niais, un violent, un débile, un fou. Le public adhère. «Tout est (donc) pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles». Mais attendons la suite…

Georges MASSON

 

 

En complément de la critique de Georges Masson, on pourra lire celle de l’Universitaire messin Pierre Degott sur le site de  Res Musica.com Quotidien de la Musique classique

http://www.resmusica.com/article_9031_scene_lyrique_carmen_metz_carmen_au_pays_de_goya.html