critique "Cav Pag"

Cavalleria rusticana et I Pagliacci ou Le Bonheur dans le crime

Opéra Royal de Wallonie, Liège, le 2 décembre 2012

 

 

L’Opéra de Liège, rouvert après de longs travaux, présentait, du 1er novembre au 2 décembre 2012, une nouvelle production de Cavalleria rusticana de P. Mascagni (1890), couplé avec I Pagliacci de R. Leoncavallo (1892).

Le spectateur, ignorant des intentions du metteur en scène, ne pouvait qu’être surpris, au lever du rideau, en découvrant une place entourée de boutiques, encore plongée dans l’obscurité. Non pas à cause du décor mais en raison du manège d’un balayeur ramassant, dans un silence interminable, des papiers jonchant la scène, avant que quelques éclats de voix d’habitants invisibles ne s’échappent de fenêtres ouvertes et que de brefs accents de Carlos Gardel ne troublent la nuit. Cette séquence, venue d’un néoréalisme revisité par un Godard à bout de souffle, pouvait faire craindre le pire. Heureusement, le soleil se levant avec les premières notes du Prélude, il devenait évident que nous étions dans un quartier de Buenos Aires, dans les années 1920. La musique, reprenant enfin ses droits, révélait l’intention du metteur en scène, également décorateur et interprète des deux principaux rôles de chacun des opéras, le ténor argentin José Cura : rendre un hommage à l’immigration italienne des années 1900 dans son pays natal. L’interprète aux multiples talents, puisque l’artiste, passionné de théâtre, est aussi chef d’orchestre, ne trahit jamais l’esprit des deux œuvres, à défaut d’en respecter la lettre. Il sait, de plus, insuffler à tous ses partenaires, son enthousiasme et son intelligence de la scène. Avec générosité, il donne leur chance à de jeunes chanteurs, tout en s’appuyant sur des talents confirmés. On devine, à la qualité d’un ensemble homogène, quel travail d’équipe, en amont, a permis une telle osmose entre tous ces interprètes venus d’horizon divers.

Cav/Pag, comme disent les Anglo-saxons, devient ici une œuvre unique : le lien entre les deux histoires se fait par la présence muette d’un comédien (Christian Waldner) qui joue le rôle de Pietro Mascagni observant les personnages qui nourriront son inspiration pour Cavalleria. Avant Pagliacci, il passe le relais à Ruggero Leoncavallo (l’excellent baryton français, Philippe Rouillon,) à qui revient de chanter le prologue de l’œuvre, alors que cet air, véritable manifeste du vérisme, est habituellement réservé à Tonio. Paillasse est précédé par l’enterrement de Turiddu, suivi par tous les protagonistes de Cavalleria qui restent les témoins muets du second drame, à l’exception de Mamma Lucia (la mezzo belge Mady Urbain, sortie de sa retraite pour chanter ce rôle) qui prononce la phrase finale de l’œuvre, « La commedia è finita », normalement réservée à Canio. L’autre trouvaille est d’avoir confié l’animation musicale de l’entracte, puisée dans le répertoire argentin, à un accordéoniste installé sur la place désertée par les chanteurs.

Tout cela ne serait qu’habillage plus ou moins réussi, sans l’engagement de tous les interprètes : la jeune mezzo française, Marie Kalinine, qui chante aussi bien Carmen qu’Offenbach et le répertoire baroque, assume avec talent et aplomb le rôle assez lourd de Santuzza dont elle sait éviter les accents trop véristes tout en exprimant le désespoir du personnage. Sa voix, parfois encore verte, convient parfaitement à la jeunesse du personnage et contraste avec bonheur avec celle plus mûre de Mady Urbain et celle plus piquante d’Alexise Yerna, sa rivale Lola, mezzo belge familière d’Offenbach. C’est l’Italien Elia Fabbian qui prête à Alfio son arrogance et sa fureur. La soprano ukrainienne Sofia Soloviy apporte le charme de sa voix, finement menée, au personnage de Nedda, tandis que le jeune Gabriele Nani, natif de Bergame, incarne son amant Silvio. Il sait compenser une silhouette presqu’adolescente, par un engagement vocal sans faille. Le ténor italien Enrico Casari chante avec aisance le rôle, bref mais plus difficile qu’il n’y paraît, de Beppo. Rien d’étonnant s’il interprète par ailleurs Tamino. Seul Tonio (l’Italien Marco Danieli) semble un peu en retrait dans un personnage qui demanderait plus d’agressivité. Tous les solistes, comme les chœurs bien chantants, sont conduits de main de maître par Paolo Arrivabeni, directeur musical de l’Opéra Royal de Wallonie depuis l’automne 2007. Avec lui, la musique des deux compositeurs est débarrassée des accents de mauvais goût que l’on reproche trop souvent à ces partitions et l’on découvre certaines trouvailles orchestrales qui échappent généralement à l’auditeur blasé.

Reste le grand ordonnateur du spectacle : José Cura. Son inventivité scénique est incontestable et l’animation apportée par les forains, dans Paillasse, en donne la preuve. Le charisme de l’artiste assure la cohésion du plateau et tire vers le haut les plus novices des interprètes. Si frustration il y a, elle se trouve du côté du chanteur : inutile de cacher l’usure d’une voix dont il sait habilement jouer des faiblesses (l’air d’entrée de Turiddu, à la tessiture tendue, le soulignait immédiatement). Mais le medium garde son éclat et les aigus sont encore robustes. On regarde autant le comédien qu’on écoute le ténor : les deux restent largement séduisant. Aussi le public n’a-t-il pas ménagé ses applaudissements à toute l’équipe, réservant à José Cura une ovation d’autant plus chaleureuse, qu’au finale, le directeur du théâtre a tenu à célébrer, sur la scène, les cinquante ans de l’artiste.

Les membres du CLM, qui ont fait le déplacement, n’ont pas regretté les presque six heures de trajet aller et retour en bus. Heureux d’avoir assisté à un beau spectacle, sur le double plan visuel et musical, respectueux des intentions des compositeurs, sans aucune concession démagogique, et dénué de prétention philosophico-politico-socialo-artistico-révolutionnaire. Un pur plaisir sensuel, né d’un émerveillement presque enfantin, malgré les trois meurtres perpétrés sous leurs yeux. C’est trop rare pour ne pas être salué.

Merci, Maestro.


Danielle Pister, Vice-présidente du Cercle lyrique de Metz