Lundi, Monsieur.vous serez riche

Les horizons chimériques des blessés de l’âme

 

Contrairement à sa classification d’opérette contemporaine, l’acception de théâtre musical est plus juste, s’agissant de Lundi, Monsieur, vous serez riche, donné à l’Opéra-Théâtre de Metz. Son compositeur, Antoine Duhamel, a mieux ciblé encore cet ouvrage lyrique puisqu’il en a fait une comédie chantée. Dans le décor unique d’un bar fuligineux au néon rose, l’œil se porte d’abord sur un empilement de sièges. Rien à voir cependant avec Les Chaises d’Eugène Ionesco que le dramaturge qualifiait de farce tragique, mais qui n’est pas sans apparentement avec le texte de Rémo Forlani. Ses neuf personnages fouillent aussi dans les rêves, et il opère une espèce de prospection psychanalytique du conscient et de l’inconscient de chacun d’eux. Et le premier, se terminant par un double suicide, n’a-t-il pas ce même côté désespérant que le second s’achevant aussi par un retour d’arme contre soi ?

Le metteur en scène Vincent Vittoz, calant ce huis-clos sur la période de l’immédiat après-guerre et les années 50, nous met derechef dans l’ambiance, donnant l’impression de voir des fantômes vivants, ambulant et déambulant avec leurs espoirs fous dans cet horizon chimérique, avec leur vêture extravagante et surréaliste, leurs chapeaux mode et les indéfrisables. Surréaliste aussi, ce Rital, personnage central, sorte de Cagliostro, sulfureux, manipulateur, excentrique, qui magnétise son monde, qui est tué mais qui se relève, avant de mordre la poussière pour de bon.

DES COMEDIENS-CHANTEURS DE PREMIER PLAN

En fait, cette narration de la condition humaine de ces éternels blessés de l’âme, par le biais de dialogues brefs, rapides, a dû donner quelque fil à retordre (création en 1968) au compositeur, face à des répliques un peu drues, gouailleuses, biseautées comme une pièce de théâtre d’un Brecht à la française, façon Prévert, sur laquelle il mit une musique faite de courtes séquences enchaînées, répétitives, entre chansons populaires à la Barbara ou à la Gréco, trios, quatuors, sextuors vocaux à la texture fouillée, et appelant une distribution de comédiens-chanteurs de premier plan.

Néo-classique, on y sent l’inspiration non pas d’un Kurt Weil mais d’un Francis Poulenc ou d’un Satie. Le premier acte parut un peu longuet, le second baignant davantage dans la désillusion et le sentimentalisme prenant. Un peu tristounet tout de même. Mais la distribution est rompue à l’opéra, à l’opérette et à l’oratorio. Le rôle du Rital est impressionnant, tenu par François Leroux, qui fut un des meilleurs Pelléas des années 80/90. Les rôles masculins dominent, celui de La Filoche étant tenu par le puissant Eric Vignau, celui de Piotr, par Christophe Crapez, (il joua dans L’Amant anonyme de St-Georges en 2006 au théâtre de Metz.), ainsi que la basse Matthieu Lécroart. Moins connues mais très présentes, la soprano Cécile Limal, la mezzo Fabienne Masoni, les deux nanas sopranos Camille Poul et Jeanne-Marie Lévy. Minimaliste, l’orchestre en quintette sur scène, était conduit par Alexandre Piquion. Et Antoine Duhamel, (86 ans) fut ovationné au final !

 

Georges MASSON