N Stutzmann récital Lieder

De Mahler à Schumann : les miroirs de l’émotion

 

Des faces plurielles que Nathalie Stutzmann a peaufinées depuis deux ans au fil des concerts de sa résidence à L’Arsenal de Metz, c’est, à l’évidence, la plus concentrée, la plus pénétrante, la plus intime de celles qu’elle a tissées avec son double, Inger Södergren, révélant une consubstantialité musicale sans pareille du chant et du piano, que le disque avait déjà prouvée, mais que l’audition directe confirme. Contralto à fleur de lèvres, pianiste à fleur de doigts, leurs équanimes respirations musicales creusent, évidemment, davantage la substantifique moelle d’un Mahler, d’un Hugo Wolf ou d’un Schumann, que les virevoltants Vivaldi où la cantatrice avait à conduire tout à la fois sa voix et son orchestre. La contention d’esprit y est primordiale. La Liedersängerin a donc quitté, cette fois, la parure épanouie de son organe enveloppant, apaisant et gorgé comme un fruit mûr, pour revêtir la cape sombre de l’âme blessée, plaintive et révulsée. Ab imo pectore ! Elle n’a peut-être pas choisi les plus exaltants Mahler puisés dans les Lieder und Gesänge aus des Jugendzeit et dans le Knaben Wunderhorn, mais ce furent autant de miroirs de l’émotion qu’elle nous tendait jusqu’à l’exaltation profonde.

Ses sept Hugo Wolf oscillaient entre le ton populaire, les rebonds tumultueux, le dolorisme, la désolation et jusqu’à la déréliction, avant d’aboutir au bondissant Rattenfänger. Nathalie sera tout entière plongée dans cet angoissant mélodisme typiquement romantique, traduisant chaque état d’être, veillant sur l’infinitésimal détail et canalisant le souffle portant la note, nébuleuse, lunaire, déchirante, abyssale. Bouleversant.

Brahms occupait la seconde partie qu’entama la pianiste. Autant avait-on pu la qualifier à ses débuts, de cyclothymique, autant ses Fantaisies de l’opus 116, finement aquarellées, et ses limpides légatos, alternant Capriccios et Intermezzos, s’enchaînèrent comme le long ruban d’un paysage harmonique. Le Steinway mériterait toutefois qu’on le révisât. Avec ses seize Dichterlieder, Nathalie Stutzmann ira, ensuite, de douloureux murmures en inguérissables fêlures de l’âme. On retiendra la sensible inspiration du « Wenn ich in deine Augen seh », le passionnément désespéré « Ich will meine Seele tauchen », l’« Im Rhein, im heiligen Strome » et l’« Ich grolle nichet » au bord des sanglots, l’extatique beauté d’« Und wüssten’s die Blume », la fraîcheur rebondie d’« Ein Jüngling liebt ein Mädschen », avant de plonger à nouveau dans la désolation murmurée, l’accablement, l’abandon et l’affliction de l’« Ich hab’ im Traum geweinet », la souffrance assumée et la vaillance finale. Le public, in fine, retint ses applaudissements avant de les libérer, mais modérément, jusqu’au bis, ce qui tend à prouver que le brillant éclat des exploits virtuoses électrise à tout rompre la foule, et davantage que la douleur exprimée jusqu’aux tréfonds du cœur.

Georges MASSON