opéra de chambre

Shakespeare, quand tu nous tiens !

 

Shakespeare hante, décidément, les esprits de nos artistes contemporains qui, par le biais de livrets compressés, réveillent les mânes plutôt calcinées des héros médiévaux ou plus anciens encore. Le Hamlet Machine a fait son chemin, le Macbeth Attitude de Heiner Muller fait le sien. Et voici que Metz, qui semble se complaire dans une certaine opulence byzantine, nous offre, quinze jours après Le Jour des meurtres dans l’histoire d’Hamlet, l’opéra en création mondiale de Pierre Thilloy sur un texte resserré de Bernard-Marie Koltès, Un Roi Lear (A King, Lear), du compositeur François Sarhan, (en résidence en 2006 à L’Arsenal où fut créé son Nfer, un point de détail), sur un texte contracté –selon l’expression consacrée- par Jacques Roubaud.

Surtitré en français , cet opéra de chambre, conçu et mis en scène par le compositeur lui-même, abandonne délibérément les airs de solistes au profit de séquences chantées, assez brèves, répétitives à souhait et dans des nuances moyennes, alternant avec des quatuors vocaux (Quatuor Vox) assez proches du chœur à dissonances subtiles, ainsi qu’avec un quatuor à cordes (Quatuor Diotima) en perpétuel déplacement, du vestiaire au podium qui lui est réservé, en passant par la banquette à tout faire, les percussions étant disposées sur le podium d’en face.

UNE NOUVELLE FORME DE THEATRE MUSICAL

L’impression générale de cet opéra multiformes, combinant texte parlé (ou diffusé en off), commentaires, musique, projections sur écran, jeux d’éclairages, vidéos, objets de décor mobiles, rappelle, dans son ensemble, certaines pièces relevant du théâtre de la dérision comme du théâtre de la cruauté, qui firent florès dans le second demi-siècle dernier, et l’on peut dire que le drame shakespearien en est abondamment truffé. L’histoire se prête d’ailleurs aux propos sarcastiques, aux complots ourdis, à la duperie, aux scènes où la morbidesse est mise en exergue, qu’ampli fient encore les projections, comme celle des squelettes d’animaux qui bougent.

Cette nouvelle forme de théâtre musical succédant à l’époque Stockhausen et Kagel, est plus centrée sur le texte et la posture des personnages, que sur la gestuelle instrumentale d’alors. On est, ici, à la fois dans le théâtre de tréteaux, dans les saccades d’automates, dans l’expression grimacière, guignolesque, dans le mime, les déplacements en diagonales d’une commentatrice droite dans ses bottes et, par moment, on tombe dans les puérilités de films d’animation. Ce qui peut choquer en tout cas, c’est le texte qui se régale d’expressions plutôt vulgaires. Cependant, il faut reconnaître que cet ensemble minutieusement scénographié, s’articule selon une chorégraphie du déplacement rigoureusement réglée. Les chanteurs ne sont, bien évidemment, pas là pour jouer les héros lançant leurs airs de bravoure, et le Roi Lear en manteau rouge, ira de Charybde en Scylla tout au long de ce mélo distancié, et jusqu’à son trépas. Mais jusqu’où fouillera-t-on les entrailles de Shakespeare ?

 

Georges MASSON