Une Fanciulla à redécouvrir

Une « Fanciulla » à redécouvrir

 

IL Y A 100 ANS, AU MET DE NEW YORK…..LE PREMIER WESTERN.

Le 10 décembre 1910, le Metropolitan Opera de New York, situé alors sur la 42ème Rue et édifié une vingtaine d'années auparavant, connaissait sa première création lyrique. Puccini proposait, en effet, un opéra « américain », La fille du Far-West, inspiré d'une pièce de théâtre de David Belasco, auteur dramatique alors très en vogue outre-Atlantique. L'événement était considérable. Puccini, en personne, s'était déplacé pour la création. Des artistes de premier plan incarnaient les deux personnages principaux : la cantatrice Emmy Destinn et, surtout, le ténor d'origine napolitaine Enrico Caruso, la star lyrique de son temps. Le maestro Arturo Toscanini, dont la notoriété était déjà notable de part et d'autre de l'Atlantique, dirigeait l’orchestre. Précisons que Toscanini avait déjà assumé, en Italie, deux créations importantes du répertoire italien de cette époque : Paillasse, de Leoncavallo en 1892 et surtout La Bohème du même Puccini en 1896. L’influence italienne est alors importante dans la grande métropole américaine. La première décennie du XXe siècle est marquée par une arrivée massive d'immigrants italiens qui s'installent essentiellement sur la côte du nord-est des États-Unis, à New York même, (quartier de Little Italy) et dans l'État voisin du New Jersey. L'influence culturelle italienne est alors manifeste, le Metropolitan Opera en est un bon exemple avec son directeur Gatti-Casazza et le maestro Toscanini qui, à force d’intrigues, était parvenu à éclipser le grand Gustav Mahler, alors présent aux États-Unis.

UN « PUCCINI » MAL AIMÉ ?

Après le mauvais accueil initial de Madame Butterfly, Puccini envisageait de changer complètement de genre. Un projet d'opéra sur le drame de Marie-Antoinette a fait long feu. Après quelques hésitations, Puccini se tourne de nouveau vers le dramaturge américain David Belasco qui était déjà l'auteur d’une Madame Butterfly, d’après Pierre Loti. Belasco était le fils d'un juif séfarade du Far-West et d'une catholique romaine immigrée d'Angleterre. Ce détail n'est pas inutile à connaître quand on considère les multiples allusions à la Bible dans La Fanciulla. Le père du dramaturge avait participé à la ruée vers l'or autour de 1848 dans l'Ouest américain à un moment où la Californie cessait d'appartenir au Mexique pour relever de la souveraineté des États-Unis. Le thème de la conquête de l'Ouest et du recul de la frontière est alors omniprésent dans l'âme américaine. C'est dans ce contexte que Belasco écrivit pour le théâtre The Girl of the Golden West, une pièce que l'on peut à juste titre considérer comme étant l'ancêtre du Western. Après quelques hésitations, Puccini s'empara du sujet. Sa méconnaissance de l'anglais l'empêchait de composer sur le texte initial réparti en quatre actes. Brouillé avec son librettiste attitré Illica, il confia la réalisation du livret à Carlo Zangarini et Guelfo Civinini qui condensèrent le drame en trois actes. Ce livret n'est pas sans défauts, ya-t-il un livret d'opéra qui l'est réellement ? On peut sourire aujourd'hui du happy end et de la situation de cette jeune Minnie qui tient un saloon au pied des montagnes californiennes dans un environnement de chercheurs d'or brutaux et virils qu'elle calme en leur lisant la Bible. Minnie est courtisée par le shérif du lieu, Jack Rance. Mais le bandit mexicain Ramerrez, alias Dick Johnson, entré par effraction dans le camp des chercheurs d'or, tombe amoureux de la jeune femme à ses risques et périls. Blessé, s'étant enfui dans la montagne en plein hiver, il est finalement rattrapé et est condamné à la potence. Mais, au dernier moment, au terme d’un discours moralisateur imprégné de biblisme, l'héroïne obtient l'indulgence des mineurs aussi bien que la grâce du shérif. Tout est bien qui finit bien !!!

Peu importe les limites du livret qui a le mérite de transporter l'amateur d'opéra dans cet univers du Far-West totalement inhabituel sur les scènes lyriques. Puccini a réalisé, n'ayons pas peur des mots, le premier Western de l'histoire, quelques années avant que le cinéma ne s'empare du drame de Belasco, comme le fera le réalisateur Cecil B. DeMille en 1915. Par la pratique d'une sorte de « Sprechgesang » pu de « parlando », il parvient à faire coïncider magistralement la parole et l'action, faisant progresser le drame avec une dynamique déjà cinématographique. Aucun air ne vient interrompre le déroulement de l'œuvre, à l'exception, au troisième acte, du magnifique « Ch’ella mi creda libera » imposé au compositeur pat Caruso lui-même, créateur du rôle du Dick Johnson. Le travail d'orchestration est particulièrement remarquable, à tel point que Ravel, grand admirateur de Puccini, en recommandait l'étude à ses élèves. Le compositeur nous a, ici, gratifiés d'une œuvre étonnamment moderne, assez proche du premier Richard Strauss, de Janacek, de Korngold, pour ne citer que quelques contemporains. Le grand chef d'orchestre gréco- américain, Dimitri Mitropoulos, qui dirigea cet opéra, à Florence, en 1954, déclarait qu'il y trouvait beaucoup plus d'intérêt que dans Elektra. À la mort de Puccini, en 1924, Arnold Schönberg, lui-même, exprimait sa grande admiration pour son ainé. C'est sans doute cette modernité qui peut désorienter les lyricomanes habitués aux grandes envolées lyriques de La Bohème et de Madame Butterfly. On remarquera, en revanche, que la richesse de l'orchestration aussi bien que l'unité de temps nous rapprochent de Tosca.

UN OUBLI RELATIF.

La Fanciulla del West est inconnue en France, aucun théâtre d'importance ne l’a programmée depuis 1945. Turandot, La Rondine, étaient dans une situation comparable il y a quelques décennies. L'exemple hexagonal n'est donc pas probant. La Fanciulla del West n'a jamais totalement quitté le répertoire, ni aux États-Unis, ni en Europe. Au moment de la création, ce fut un véritable succès, avec des reprises rapides à Chicago, Boston, San Francisco. À Londres, en Italie, les créations européennes s’enchaînèrent très rapidement. Mais la première guerre mondiale devait marquer un temps d'arrêt. L'œuvre fut reprise au MET en 1929, puis beaucoup plus tard en 1961, avec la grande Leontyne Price. L'Italie n'a jamais méprisé cet « opéra américain », régulièrement à l'affiche de la Scala de Milan et du festival Puccini de Torre del Lago. La discographie de l'œuvre, étoffée depuis l'avènement du microsillon, témoigne de sa qualité. Au début des années 1990, Placido Domingo, incarnant à la perfection le rôle de Dick Johnson, a imposé son maintien régulier au répertoire de la grande maison new-yorkaise.

UN CENTENAIRE DÉCEVANT ?

C'est dans cette perspective qu'avait été montée la production de 1992, reprise à l'occasion de ce centenaire. Réalisée par Gian-Carlo del Monaco, fils du grand Mario del Monaco, lui-même naguère remarquable dans l'incarnation du bandit du Far West, elle adopte le parti-pris du naturalisme, avec des décors remarquablement précis – le saloon, la cabane de Minnie en pleine forêt, les Montagnes rocheuses enneigées. Ces décors tirent le meilleur parti de l'immensité de la scène du Met. Del Monaco, par moments, semble nous emmener directement au cinéma. Il revendique d'ailleurs hautement, cette esthétique qu'il s'apprête à adopter le nouveau dans la prochaine production de Francesca da Rimini de Zandonai à l'Opéra-Bastille, comme il s'en explique dans une interview récente accordée à Opéra magazine.

Musicalement, l'œuvre repose d'abord sur le talent du chef d'orchestre et après Toscanini, des musiciens tels que Lovro von Matacic, Lorin Maazel et Zubin Mehta y ont donné leur pleine mesure. Dans la présente production, le jeune Nicolà Luisotti ne démérite pas. Vocalement, c'est la soprano qui soutient essentiellement le déroulement de l'action, une soprano dramatique d'un gabarit quasi wagnérien. Naguère, la grande Birgit Nilson fut une excellente Minnie. En fin de carrière, à l'aube des années 1970, Renata Tebaldi, avec une tessiture moins dramatique, s'était approprié, de la meilleure façon, le personnage de La Fille du Far-West, sur cette même scène new-yorkaise, avec un aplomb d'actrice qu'on ne lui connaissait pas jusqu'alors. Dans la production du Centenaire, c’est la cantatrice américaine Deborah Voigt que nous voyons et entendons : une voix puissante mais avec un aigu qui n'est pas sans défauts ; une excellente actrice qui donne une crédibilité remarquable au personnage. Nous la reverrons, en mai prochain, dans La Walkyrie. En face d'elle, le ténor italien Marcello Giordani, ayant revêtu l'habit du bandit Ramerrez / Dick Johnson ne nous fera pas oublier la prestation de Placido Domingo dans cette même production il y a vingt ans, telle qu'elle est gravée en DVD par Deutsche Grammophon. Chantant « vériste » au pire sens du terme, incapable d'éviter les sanglots, mou comme acteur, Giordani est un de ces chanteurs de second plan que l'on nous inflige, hélas, trop souvent, dans certaines productions new-yorkaises telles que La Damnation berliozienne de 2008 où il était pire encore ! Le shérif est incarné par le baryton Lucio Gallo que les mélomanes lorrains avaient pu applaudir, en novembre 1992, dans le Figaro du Barbier de Rossini à Nancy. Assez bon acteur, il nous offre ici un rôle de composition de fin de carrière, sans le panache ni l’état vocal d’un Sheril Milnes.

En définitive, une représentation honnête, une belle mise en scène, une soprano et un chef intéressants. Mais une certaine impression de routine. On pouvait attendre plus à l'occasion d'un centième anniversaire et pour une œuvre qu'il est indispensable de découvrir au risque de méconnaître la nature véritable du génie puccinien. Au fait, à quand une création ou une reprise de La Fanciulla sur une scène de l'hexagone ?

 

Jean-Pierre Pister, Vice-président du CLM.